Gino Gordon ...

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Les pieds dans la boue, la tête dans les nuages

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Jeudi 9 octobre 4 09 /10 /Oct 01:54


Rouen – 1975 – un dimanche de juin en fin d'après-midi

Lorsqu'on quitte la Seine et qu'on remonte la rue de la République, on passe devant l'église St Maclou et l'on débouche sur la place de l'Hôtel de Ville. Les bus circulent sur les pavés en produisant un son de pneu dégonflé. Les lieux sont calmes. Les étudiants sont rares, égaillés dans leurs villages, les bourgeois sont partis en week-end dans leur chaumière. Si on continue à monter, on longe le Balto et nous voilà devant une placette où sont garées anarchiquement des voitures pourries au milieu desquelles il y a ma fierté: ma 2CV.
Devant la place, le lycée, et c'est là où j'habite. L'année dernière, on était dix-huit dans un grande mansarde surplombant la Cour d'Honneur, par box de deux d'environ dix mètres carrés chacun. Je me souviens de mon premier jour de rentrée. Mon père n'est pas venu et a délégué mon installation à ma mère qui, dès la première minute de notre arrivée, s'est acoquinée avec une dame au fort accent portugais. C'était une des rares personnes qui lui ressemblât: quelqu'un de la campagne, quelqu'un d'à peu près aussi perdu qu'elle dans cette fabrique d'élite. L'affaire fut rondement menée. Je serai le cothurne de François-Xavier, l'homme aux charentaises, chrétien pratiquant, amoureux de sa Marie-Hélène, dont il attendra la majorité pour l'épouser. Notre compagnonnage aura duré un an. Maman avait tout de suite flairé le bon coup: ce type impeccable n'allait pas me pervertir. Mauvais calcul: il m'a servi de repoussoir.

Depuis mon arrivée à Rouen, je n'ai eu qu'une idée en tête, comme la plupart de mes compagnons: faire l'amour. Pendant cette première année de taupe, nous étions hermétiquement préservés de tout ce qui pouvait nous éloigner des maths et de la physique, si on met à part François-Xavier dont la sexualité, à défaut d'être épanouie, était programmée dans un futur immédiat comme on s'inscrit sur un court de tennis, les seize autres habitants des lieux n'avaient pas de perspectives aussi réjouissantes et plaçaient leur ambition de tirer un coup presque au même niveau que la réussite aux concours. En guise d'ersatz, nous nous cotisions pour acheter Lui et Playboy, où de jolies femmes exhibaient leur pilosité, et même Union, ouvrage plus technique qui parlait de vagins et de clitoris sans jamais les montrer. L'année suivante, j'ai eu dix-huit ans. Je n'étais pas majeur mais j'en avais la promesse car Giscard l'avait mis dans son programme. Par contre j'ai pu entrer dans les salles obscures et voir mes premiers films X. Je me suis recroquevillé dans des fauteuils de velours rouge éventrés devant des images de filles enlacées et gémissantes dérangées de temps en temps par un éphèbe dont on ne voyait jamais la queue.
Un an après, j'ai changé. Ca s'est fait progressivement. Je suis majeur. Je lis Wilhelm Reich et la Gueule Ouverte, je conduis ma voiture et participe aux manifs antinucléaires contre Paluel et Penly. Je tombe amoureux plusieurs fois par semaine mais je ne confonds plus le sexe et l'amour. L'amour, c'est cet état de bien-être extrême lorsqu'on croise une jolie fille au parfum délicat et aux longs cheveux défaits. Le sexe, c'est lorsqu'on ferme les yeux en pensant à la même jeune fille sous la douche ou dans les toilettes. J'ai toujours envie de le faire pour de vrai, mais la chose est devenue tellement abstraite et inaccessible que dans mon maigre temps libre, je me suis reconverti dans l'amitié virile, l'écoute des émissions de radio, le cinéma italien et la politique. Surtout, j'ai quitté le dortoir et après les cours, après les colles, je partage mes soirées avec Jean-Paul, un copain noir, dans une chambre en dur et une vraie relation de camaraderie sans chichi, avec vue sur les ruelles les plus sordides de Rouen, dont certaines n'ont pas changé depuis l'époque on y a rôti la Pucelle.

Le dimanche soir, il n'y a personne dans le bahut, à part les Normen de la section norvégienne qui vivent à l'écart de leurs lointains mais si proches cousins Normands et le veilleur qui prend ses quartiers de nuit. Il n'y a que deux endroits pour faire le mur lorsqu'on dépasse minuit, et c'est toujours un exercice difficile pour qui ne tient pas bien l'alcool comme moi, car le mur est délabré. Un jour, une brique a lâché et m'est tombée sur l'arcade sourcilière. C'est plein de sang et à moitié groggy que je suis rentré dans ma chambre. Le veilleur a demandé de mes nouvelles le lendemain, preuve qu'il avait assisté à la scène. Un bon veilleur de nuit doit savoir fermer les yeux.
Il y a deux sortes de dimanche soir, celui qui met fin à un week-end déprimant où je n'ai pas réussi à suivre le planning de travail insensé que je me suis imposé et celui qui met fin à un week-end familial et deux heures de route à une vitesse ridicule dans ma 2CV sans freins et sans essuie-glaces à travers le brouillard gluant du Pays de Caux. Si la voiture m'a apporté la liberté, elle m'a aussi apporté les emmerdements, l'un n'allant pas sans l'autre, et au premier rang desquels, les pannes d'essence. Sur ce modèle de 1960, la jauge est manuelle et il faut sortir de la voiture pour contrôler le niveau. C'est ça ou revenir à l'époque où l'homme de Neandertal n'avait pas le permis de conduire.

Nous sommes entrés dans cette période d'attente où les écrits sont passés et où l'on attend la convocation à d'éventuels oraux. La pression est retombée légèrement et les révisions se font au soleil.  Ce week-end j'avais prévu de rejoindre ma famille et d'aller à la plage, car la radio nous avait prédit un temps magnifique. Hier midi, après le devoir surveillé du samedi, j'ai couru jusqu'au parking pour démarrer la deuche. Elle n'a pas voulu. J'ai pesté contre ma meilleure ennemie qui me lâchait au mauvais moment et je suis allé à la gare pour prendre un train pour Dieppe où Papa pourrait venir me chercher. Mon billet composté (ils ont installé plein de ces machines oranges), je suis descendu sur le quai. J'avais beaucoup d'avance. Le train était là. Je suis monté et je me suis instantanément endormi.
Je ne suis pas un élève très brillant mais il est un domaine ou personne ne peut me surpasser: je peux m'endormir n'importe où, très vite, pour une durée paramétrable: chez le dentiste, dans les toilettes d'un bar, et même au milieu d'une composition de dessin industriel sur une de ces grandes tables dont on peut régler la hauteur – une vraie provocation. D'ailleurs depuis le début où j'ai écrit ces quelques lignes, j'ai déjà fait deux siestes.

Je me suis réveillé au beau milieu de la gare de triage de Sotteville à quelques kilomètres de mon point de départ. Il devait y avoir un panneau du genre "ce train ne prend pas de voyageur" que je n'ai pas vu car je suis aussi très distrait. Tout compte fait, ça ne fait pas cher le voyage puisque j'ai eu la micheline pour moi tout seul. Le soleil baissait un peu et me brûlait à travers la vitre. Je suis descendu et j'ai traversé les voies avec la sensation étrange d'avoir été transporté dans un endroit où personne ne va jamais, à part quelques conducteurs moustachus à casquette. J'ai enjambé, solitaire, les rails les uns après les autres vers l'ouest, dos au fleuve. Je me suis extrait de ce no man's land si proche de la ville et j'ai marché au milieu de rues bordées de petites maisons défraîchies. Je suis entré dans un bar tabac pour demander mon chemin lorsque quelqu'un m'a interpellé. C'était un ami de mon père, ou plutôt une relation. Quand j'étais plus jeune, pendant mes vacances, mon père m'a souvent emmené dans ses rendez-vous professionnels. Je ne comprenais rien à ce qui se passait mais j'aimais bien parce qu'il y avait toujours un resto à la fin. Monsieur Roussel est un client de longue date. Il est même venu manger à la maison avec sa femme et sa fille. Papa m'a appris la différence entre client et fournisseur. Un client c'est quelqu'un avec qui on devient ami, alors qu'un fournisseur c'est juste un pote. Je soupçonne que sa conception très fraternelle des affaires a quelque chose à voir avec la débâcle financière dans laquelle nous pataugeons depuis plusieurs années.

Il se trouve que Monsieur Roussel vient chercher son magazine préféré tous les samedi dans le même bar-tabac. Lorsqu'il m'a aperçu, il m'a aussitôt invité chez lui. Je ne sais pas comment il m'a reconnu car la dernière fois qu'on s'est vus, dans une brasserie de Rouen, je devais avoir une moustache naissante et une voix qui hésitait entre soprane et baryton. Puisque de toute façon mon week-end au bord de mer n'était plus d'actualité, j'ai accepté l'invitation.
Caroline n'a que dix-sept ans et elle est va rentrer en terminale. Elle a la peau légèrement hâlée, les cheveux blonds et fins et de grands yeux noirs dont je suis tombé aussitôt amoureux d'un amour sans espoir: la dernière fois que j'ai courtisé une fille, j'ai mis six mois pour l'inviter à boire un café, douze pour l'emmener faire une ballade en plein hiver sous une pluie battante et dix-huit pour me la faire piquer par un idiot, qui plus est le dernier de la classe, et tout ça sans avoir eu le temps de l'embrasser.
Monsieur Roussel m'a proposé de nous emmener dans sa maison de campagne car il devait tondre la pelouse et faire quelques menus travaux d'entretien. Nous sommes montés dans sa Renault seize, Caroline et moi sur la banquette arrière. Madame Roussel, de son siège avant, se retournait sans cesse pour contrôler la situation. Monsieur Roussel fumait comme un pompier et se faisait gronder parce que ça sentait trop fort. Caroline ne disait rien et esquissait de temps en temps un sourire un peu narquois dans ma direction (du genre, mon coco, tu crois que je ne te vois pas venir). Au milieu de la banquette, il y avait des sacs informes que Madame Roussel avait certainement placés à dessein pour nous séparer. Monsieur conduisait vite et bien, selon son propre avis corroboré par Madame qui opinait du chef. Il approuvait la réélection de Lecanuet à la mairie de Rouen, honnissait les anarchistes qui cassaient les vitrines de la rue Jeanne d'Arc, détestait le projet d'église sur la place du Vieux Marché et le disait fort en exhalant la fumée de sa gitane sans filtre. Je lui répliquai du tac au tac que c'était la première fois qu'un toit d'église prenait la forme d'un hyperboloïde. Puis Caroline s'est endormie malgré le caractère captivant de la conversation et j'ai pu la regarder sans me cacher tout en continuant à donner une réplique timide et polie aux éclats de voix de son père.

Une fois arrivé dans leur maison de campagne, j'ai compris que les Roussel avait des projets pour moi. J'avais eu le malheur de  proposer mes services pour tondre la pelouse, mais appeler "pelouse" deux mille mètres carrés de pâture d'herbes folles et de chardon, c'était un rien gonflé. Il m'était difficile de revenir en arrière, d'autant plus qu'ils s'étaient rapidement éclipsés, partis chez je-ne-sais-quel voisin et me laissant seul aux prises avec une tondeuse vociférante et un rhume des foins. A leur retour deux heures plus tard, on a pris le temps de me féliciter pour avoir tondu autour de la terrasse, puis on a sorti les volants et les raquettes et j'ai dû jouer au badminton sur l'herbe fraichement coupée avec Madame pendant que Caroline et son père lisaient des magazines dans leur chaise longue. J'ai pourri mes Stan Smith toutes neuves avec la chlorophylle.

Les voisins avaient fourni du cidre bouché et du calvados et la soirée de décontracta lorsque les premières bulles apparurent, puis devint franchement hilare quand les premiers trous normands se formèrent. Monsieur Roussel voulait absolument fêter ma majorité récente et ma future réussite aux concours:
— D'ailleurs notre propre fille a précisément l'intention de faire une prépa lorsqu'elle aurait décroché son bac et ce serait bien si tu pouvais – je peux te tutoyer n'est-ce pas ?- lui expliquer comment ça se passe, parce que nous, tu comprends, nous on s'est arrêté au certificat d'études, ce qui n'était déjà pas mal pour l'époque.
 Je suis devenu d'un coup l'objet de l'attention de cette famille qui, après m'avoir fait subir un test physique assez bourrin, sondaient à présent mes connaissances et mon intelligence et peut-être qui-sait ma capacité à épouser un jour la fille, le tout dans un grand élan alcoolique et tabagique (j'ai fumé là mes premières gitanes sans filtre). Je leur ai raconté les cours avec le gros Monsieur Schultz et la minuscule Madame Simonetti, les colles, les devoirs du samedi matin. J'ai omis de mentionner le bizutage et la dérive pornographique dont j'avais honte à présent. J'avais cette perception exacerbée par l'alcool d'être l'homme le plus intelligent et le plus aimé que la terre ait porté. Quant à Caroline, elle avait eu le droit exceptionnellement de boire un peu pour fêter ça, ce qui la rendait délicieusement pompette.
Ma parole s'est dissoute progressivement dans les brumes épaisses des spécialités cauchoises. J'ai rejoint péniblement la chambre d'amis et le lit minuscule où, plus tard, Caroline est venue se glisser en silence au milieu de la nuit. Je me souviens de l'avoir prise dans mes bras et de lui avoir caressé les cheveux et le visage, je me souviens de l'odeur de calva de sa peau et de sa bouche, de la fermeté de ce corps collé au mien et de plein d'autres détails réalistes et beaux.
Au réveil, le champ du coq m'a réveillé avant le lever du jour, me confrontant à la puissance de mon rêve. Comme il n'y avait la place que pour une seule personne dans le lit, c'est dans ma tête que Caroline s'était glissée, comme toutes les autres qui l'avaient précédée… J'avais la nausée et j'étais en manque d'elle. J'avais vraiment une sale tête au petit déjeuner. Pas rasé, pas coiffé, pas faim, malheureux, triste, désespéré que quelqu'un d'autre que ma mère m'aime un jour (mais franchement, qu'est-ce que j'avais de moins que les autres ?), j'ai empoigné la tondeuse à gazon et fini le boulot. Nous avons déjeuné dans l'herbe au bout du champ, près de la rivière où les martins-pêcheurs piquaient sur l'eau. Je faisais bonne figure. Caroline était insolente de beauté, presque provocante, ce qui accentuait mon malaise.
Le retour en voiture m'a achevé. Monsieur Roussel a voulu que je m'installe devant pour lui faire la conversation car il avait lui aussi le foie un peu fatigué. Mais moi j'en étais incapable et assurai le service minimum. A ma demande, il m'a déposé sur les quais de Seine. J'avais besoin de prendre l'air. Poignées de mains viriles. Caroline m'a regardé droit dans les yeux en me disant "à bientôt", ce qui a fait naître une minuscule halo d'espoir.
J'ai remonté la rue de la République, traversé la place de l'Hôtel de Ville où j'ai salué Monsieur Lecanuet - de loin -, je suis passé devant le Balto (fermé le dimanche) et suis rentré dans mon bahut. Le veilleur de nuit discutait avec des terminales avant de prendre son service. Il m'a fait un petit signe amical. Je n'avais pas faim. Juste envie d'aller dormir.
En vidant les poches de mon pantalon, j'ai trouvé une feuille de papier plié en quatre sur laquelle on avait écrit d'une écriture ronde:
"Tu ronfles trop, je m'en vais. On se voit le week-end prochain?"

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Dimanche 21 septembre 7 21 /09 /Sep 11:50

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Quand la porte de la remise a violemment claqué, Laura se dit qu'elle allait devoir attendre le retour de Luis pour qu'on la sorte de là. Il était parti chercher des cigarettes. On était dimanche soir et comme l'unique débit de tabac ouvert était au bout de la ville, Luis ne serait pas de retour avant trente bonnes minutes.
La remise de Pépé, c'était son jardin secret jusqu'à sa mort, il y a dix ans. Mémé n'avait pas le droit d'y mettre les pieds et de temps en temps quand Pépé était bien luné, on avait le droit de l'accompagner quand il allait chercher un outil de jardin ou une bouteille de vin. C'était une cabane en dur construite au fond du jardin à l'orée du bois, faite de parpaings grossièrement assemblés et recouverte de tôles en fibrociment. Poussière et les toiles d'araignées s'y étaient accumulées après sa mort, et tant que Mémé veillait sur la maison et la mémoire de son défunt mari, il n'était venu l'idée à personne d'y pénétrer. Mais depuis le départ de Mémé en maison de retraite, Laura s'était aventurée quelques fois dans le sanctuaire, par pure curiosité d'abord, puis dans l'espoir d'y dénicher quelque objet rare ou particulièrement symbolique d'une époque révolue.

Dans les premières minutes, Laura s'était acharnée sur la serrure. Le penne était engagé et aucune action sur la poignée ni la serrure ne pouvait le faire bouger. Le jour baissait. Laura n'avait ni montre ni téléphone avec elle, de sorte qu'il lui était impossible de mesurer le temps qui passait. Elle fit jouer l'interrupteur et l'ampoule émit un éclair bref et un petit claquement. Dépitée, elle s'installa sur un vieux tabouret et fit un peu de ménage sur l'établi encombré pour y poser les coudes. Elle n'avait plus qu'à attendre.
Elle s'endormit.

Lorsqu'elle se réveilla, il faisait nuit. Pas de lune, pas de rai de lumière provenant de la maison ou de la rue. Elle n'avait pas la moindre idée du temps qui s'était écoulé, mais elle était sûre d'une chose: Luis n'était pas rentré et ce n'était pas normal. Elle avait froid et faim. Elle n'osait bouger de son tabouret. Laura essaya de faire mentalement la liste des quantités d'objets accumulés en ce lieu et de leur emplacement, de vieux outils comme des marteaux ou des haches sans manche achetés au kilo, des scies égoïnes tachetées de rouille, de gros clous de forgeron qu'on plante dans les murs, une balance romaine, des centaines de boites de vis, de rivets et de clous de toutes les matières, des charnières, des équerres, des boulons tout rouillés, des serrures, des boites entières de clés, des crochets de boucher, une collection de trusquins de menuisier ou de boisselier, des planches posées verticalement, des étagères lourdement chargées de pots de peinture, de diluants et d'essence de térébenthine, des caisses de revues, des livres à moitié mangés, des pots de fleur en terre et en plastique empilés, des assiettes ébréchées, des cadres enveloppés dans une feuille de papier kraft celant des aquarelles peintes par de célèbres inconnus, des coupures de journaux, des bouteilles aux formes originales remplies d'improbables liquides visqueux, de vieux jouets cassés, une miniature de DC3 à laquelle il manque une aile, une Triumph rouge au 1/43ème, des jeux de société, des câbles électriques, des dominos, des prises de courant en porcelaine, des transformateurs, des robinets en laiton, des colliers en inox, des raccords 20/27 mâle-femelle, un tuyau d'arrosage enroulé autour d'une jante d'auto, un mini-vélo pliable, un vélo de course sans selle, un cadre de mobylette, un moteur de Vespa, une baladeuse, un panneau STOP et un autre de sens interdit, un troisième panneau déviation accroché au mur à l'envers…
Laura imaginait tous ces objets mais n'en voyait aucun. L'obscurité était telle qu'elle n'avait aucune perception de son propre corps. Elle se leva doucement et sentit ses membres engourdis se réveiller. Elle fit un pas en avant et enchaîna sur une rotation autour d'elle même. La chape de ciment était couverte d'une mince couche d'un mélange de sable et de poussière qui crissait sous la semelle lisse de ses escarpins. Laura était maintenant debout et en changeant de position, il lui semblait  qu'elle avait changé de regard sur son environnement. Ce n'était plus les objets, mais les gens qu'elle passait en revue. Elle pensa à Luis et il lui vint naturellement à l'esprit qu'il avait choisi ce jour et cette heure précise pour la quitter. Peut-être était-il au volant d'une Triumph rouge  décapotable riant aux éclats du mauvais tour qu'il lui jouait, avec à ses côtés une jolie blonde au teint clair portant foulard et rouge à lèvre. Ou bien était-il dans la maison voisine l'appelant à son secours d'une voix faible, allongé sur le carrelage de la cuisine, terrassé par un accident vasculaire cérébral ? Mémé avait encore fait une fugue et quitté la maison de retraite. Elle était en ce moment même en peignoir et charentaises en route pour retrouver la maison qu'elle n'aurait jamais dû quitter. Mais comme elle en avait oublié le chemin, elle marchait sur le port vers la jetée, attirée par les battements de cœur du phare. Et par dessus tout, Laura pensait à Pépé qui bricolait sur son minuscule établi, penché sur une chasse d'eau cassée qu'il tentait de réparer.
Laura fit un nouveau pas en avant et de sa nouvelle position, elle vit une faible lueur, un reflet à peine perceptible dans la nuit. Elle tendit la main et sentit le contact poisseux d'une toile d'araignée. En retirant sa main et elle toucha l'objet froid et faiblement lumineux qui avait attiré son attention. La bouteille roula et se fracassa sur le sol. Laura sentit l'impact d'un morceau de verre sur ses jambes nues et le picotement sur ses chevilles. Elle voulut reculer d'un pas mais se tordit la cheville et perdit l'équilibre. Sa main gauche s'agrippa au premier objet venu, un objet coupant, un outil de jardin peut-être, qui lui entailla la main. A tâtons, elle chercha le tabouret et ne le retrouva pas. En assurant son pas, elle marcha vers ce qui lui semblait être la porte et y parvint. Le sang coulait doucement sur son bras. Elle imaginait sa petite robe blanche maculée de rouge. Elle passa sa main valide sur sa plaie et sentit le mélange de sang épaissi et de soie humide et crasseuse.

Elle poussa un grand cri rageur pour se dégager de la toile qui envahissait sa vie.

Il y eut un bruit dehors. Une vive lumière pénétra dans la remise par l'unique fenêtre. La porte s'ouvrit. Laura, aveuglée, ferma les yeux et tendit sa main valide à Luis qui la serra.

 

 


Pour les impromptus littéraires.

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Dimanche 14 septembre 7 14 /09 /Sep 03:42

⎯ Tu viens dans ma maison ?
La Juliette, elle est géniale, je l'adore mais elle est un peu … Non, je ne dirais pas qu'elle n'a pas toute sa tête, c'est pas ça. La Juliette, elle vit dans un autre monde. Elle s'imagine des choses. Ça fait des semaines qu'elle me parle de sa maison et ce qu'elle me raconte de sa maison, et bien, ça se peut pas.
Ma maison à moi, elle est toute petite. J'y vais seulement pour dormir. Elle est confortable mais c'est pas une maison pour vivre à deux. Non, jamais je proposerai à Juliette de venir chez moi.
La maison de Juliette, malgré tout ce qu'elle raconte, elle n'a rien d'exceptionnel. Je le vois bien, elle est encore plus petite que la mienne, alors ça se peut pas.

On se voit toujours à l'extérieur, surtout quand il pleut. On fait des longues ballades sans rien se dire. C'est assez romantique. Mais la balade se termine toujours par:
⎯ Tu viens dans ma maison ?
Juliette, puisque je te dis que ça se peut pas. Arrête de dire des bêtises.
Parfois elle m'énerve un peu, mais ça ne se voit pas. Je suis plutôt du genre calme.

Aujourd'hui encore.
⎯ Tu viens dans ma maison ?
⎯ D'accord, je viens, mais je t'ai prévenu.
⎯ Eh mais t'es malade ? Ça se peut pas !
⎯ Je te l'avais dit.
⎯ Pas cette maison là ! L'autre. Viens.
Je lui emboite le pas et la suis jusqu'au fond du jardin.

Et là, sous une feuille de rhubarbe, je découvre une jolie maison rose en plastique. On est entré. On s'est collés l'un à l'autre, coquille contre coquille et on y est resté plusieurs mois parce que l'été arrivait.

 

 

Pour les impromptus littéraires.

Publié dans : Ecritude
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Lundi 1 septembre 1 01 /09 /Sep 12:18

Il était une fois une pédicure insomniaque qui passait ses nuits à arroser son rosier nain et ses matinées à s'endormir sur les pieds de ses patients. L'une de ses clientes, une bonzesse mongole, lui offrit une pipe à opium en lui promettant que ses nuits seraient beaucoup plus douces. Effectivement, la pédicure insomniaque s'endormit tous les soirs comme un bébé et se leva fraîche et dispose. Elle retrouva sa clientèle mais le rosier nain dessécha faute d'être arrosé. Au cours d'une cérémonie discrète, la pédicure le fit brûler dans sa cheminée devant la mongole satisfaite d'avoir apporté paix et sérénité à cette âme troublée.

Moralités: il y en a deux (au choix, c'est comme on le sent).
1. Mieux vaut une pipe le soir qu'une bonzesse à ses pieds le matin
2. La mongole fière épie l'âtre du rosier

 

(Consigne des impromptus littéraires : imaginez une histoire, une aventure, une anecdote où interviennent une pipe à opium, un rosier nain, un insomniaque et une pédicure)

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Samedi 12 juillet 6 12 /07 /Juil 15:00

— Ecoutez, ça commence avec les présentations mutuelles, un simple échange de prénom au milieu du brouhaha ambiant, suivi d'une poignée de mains formelle et déjà vous êtes complètement sous le charme de ce nez légèrement retroussé, de ces lèvres recouvertes d'un fine couche de peinture rouge vif et dont vous suivez le mouvement en hypnose partielle. L'angoisse ne vient pas tout de suite car vous avez du métier, vous savez donner la réplique comme ces joueurs d'échecs professionnels qui enchaînent les coups mécaniquement en début de partie.  Pendant qu'elle parle, il est habituel qu'un plateau garni de trucs à manger circule à grande vitesse à proximité de vous et c'est là que vous stoppez net le serveur d'un coup sur la carotide. Avant qu'il ne s'évanouisse, vous avez eu la présence d'esprit d'attraper la dernière minuscule tartine recouverte d'une fine pellicule d'houmous et de l'offrir à cette jolie femme un peu ronde qui éclate de rire parce qu'elle vous a trouvé touchant, alors forcément vous restez un peu et c'est ce qui va causer votre perte. Plus une seule de ces petites saucisses emmaillotées dans de la pâte feuilletée, aucune flute de champagne tiédasse ne pourra vous sauver du naufrage annoncé. Vous n'avez plus d'autre solution que de lui couper la parole et de lui parler de votre enfance malheureuse de petit garçon énurétique et vous voyez de minuscules larmes qui perlent au coin de ses yeux en écho au grosses gouttes de sueur qui dégoulinent dans votre cou. Le bruit de fond a un peu augmenté et vous continuez à monopoliser la parole, à dire tout ce qui vous passe par la tête et d'un seul coup, lorsque vous sentez que le moment est venu pour elle de vous répondre sur le même mode et  de vous dire des choses qu'elle n'a jamais dites à un parfait inconnu, vous la plantez là, vous quittez la réception offerte par le Conseil Général et vous vous réfugiez dans votre Clio mal garée. Voilà.
— …
— Pardon, vous pouvez parler un peu plus fort ?
— Je dis: vous êtes rentré chez vous après ?
— Oui, direct.
— Vous l'avez revue ?
— Non. A quoi bon? C'est le scénario habituel. Elle m'aura pris pour un débile.
— Mais pourquoi ce comportement ? Vous le faites exprès ?
— Ca se passe toujours comme ça lorsque j'ai oublié mon sonotone à la maison.

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Dimanche 6 juillet 7 06 /07 /Juil 04:20

Ecrit en cinq mois,

Lu, relu et corrigé pendant deux ans,

"Ca fait deux jours" sort chez l'Harmattan.

 

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Publié dans : La vie dans le désert
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Lundi 10 mars 1 10 /03 /Mars 12:39

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Je pense à cet énorme pamplemousse qu'on trouve sur les marchés, parfois de la taille d'un ballon de football. On l'épluche avec un couteau, pas avec les mains, la lame vers l'extérieur. Il faut retirer cette couche d'épiderme blanc et caoutchouteux qui recouvre l'agrume. Pas une fine couche, comme celle des citrons verts, pas non plus une peau souple qui se laisse déshabiller sous l'ongle comme celle des oranges du Maroc. La peau du pamplemousse est une gangue coriace, épaisse de plusieurs centimètres. Il faut du temps et du savoir faire pour la découper, pour dégager un à un les quartiers en forme de demi-lune, pour les débarrasser de leur peau et faire apparaître la pulpe intacte, cet agglomérat de minuscules larmes remplies de jus.

Je l'ai fait une seule fois, et depuis, je n'achète plus que des barquettes de ces délicieuses demi-lunes, sucrées, juteuses et sans acidité.
Le pamplemousse c'est la métaphore du Viêt Nam. Un pays où tout ce qui vit, tout ce qui pousse, tout ce qui est produit cache un travail long, répétitif, ingrat et fastidieux.

Du Viêt Nam, on peut manger les fruits en faisant fi de toute cette énergie dépensée.

On peut.

Comme on peut ne pas parler le vietnamien, ou se réveiller le matin trois heures après son voisin.

Publié dans : Journal de bord
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Mardi 5 novembre 2 05 /11 /Nov 17:16

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Publié dans : Leçons de Vie
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Dimanche 27 octobre 7 27 /10 /Oct 06:45

Quand la nuit tombe je m'éveille
Dans les ruelles dans les bordels
Au bord du fleuve dans les venelles
Partout la musique m'emmêle

Mon idée fixe et ma passion
Mon truc à moi c'est les talons
La robe noire les lèvres peintes
Les bras d'un homme et son empreinte

Aux premières notes je frissonne
Aux premiers pas je m'abandonne
Du bout des lèvres du bout du pied
Je sais que frôler n'est pas jouer

Mon idée fixe mon obsession
Mon travers mon pêché mignon
C'est l'appui ferme d'une épaule
Une main qui sait jouer son rôle

La nuit s'avance accoutumance
Moitié désir moitié démence
Je suis au sommet de mon art
Et tiens tête à tous les regards

Mon idée fixe mon addiction
Mon toc à moi ma partition
C'est de jouer le parfait accord
De vibrer encore et encore

Chignon défait regard mouillé
Je voudrais mourir à l'aurore
Dans les bras d'un beau tanguero


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Vendredi 25 octobre 5 25 /10 /Oct 20:34

 


 
Publié dans : Leçons de Vie
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