— Il s’est dépêché de disparaître avant que l’erreur ait un visage
— Je ne te suis pas bien. Tu l'as vu ?
— J'ai vu sa cagoule. J'ai vu ses yeux noirs et je me suis dit que ces yeux n'étaient pas des yeux mais des miroirs.
— Il t'a regardée ?
— Il m'a regardée longuement. Sa voix était rude et menaçante. Mais il était calme.
— Qu'a-t-il fait ?
— Il nous a demandé de nous allonger sur le sol et de mettre les mains derrière le dos. Et même ainsi allongée, je sentais son regard qui se posait sur la nuque et me transperçait. Imagine
que cet homme a braqué une banque sans détacher un seul instant son regard de moi.
— Tu te fais des idées. Essaie, s'il te plaît, de décrire le plus précisément possible ce qui s'est passé.
— Il est entré. Il parlait fort, et semblait extrêmement agité. Il a dit "ceci est un hold-up, allongez-vous tous". En fait de tous, il n'y avait que le guichetier et deux autres clients qui lui
tournaient le dos. J'étais la seule à l'avoir vu entrer.
— Il avait déjà sa cagoule ?
— Oui. Et c'est là qu'il m'a regardée.
— On va le savoir qu'il t'a regardée. Tu as fait ce qu'il t'a demandé ?
— Oui, je me suis retournée et je me suis allongée.
— Et qu'a fait le guichetier ?
— Il lui a dit qu'il n'avait aucun accès au coffre. Il y a eu un grand silence et j'ai entendu l'homme s'approcher de moi. Il m'a demandé de me lever, m'a attrapé par la taille et m'a serrée contre
lui. Je n'ai pas eu peur. Puis il a dit "je prends cette femme en otage". Le guichetier a dit "en otage pour quoi faire ?", mais l'homme n'a pas répondu.
— Il t'a fait mal ?
— Non.
— Il n'a rien pris ?
— Non rien, seulement moi.
— Et dans quelle circonstance t'a-t-il laissée partir ?
— Il a d'abord relâché son étreinte et m'a entraînée avec lui à l'extérieur. Il a continué à me regarder et j'ai deviné un sourire sous son masque. Et puis, il a fait quelque chose
d'extraordinaire: il a commencé à retirer sa cagoule. Je lui ai dit "mais les caméras ?" et il a répondu "on s'en fout des caméras, erreur de casting, je ne suis pas fait pour ce job". Je l'ai
arrêté dans son geste en lui prenant la main.
— Les flics le savent ?
— Non.
— Et les caméras ?
— Elles étaient en panne. Mais ça, je ne l'ai su qu'après. Heureusement, personne ne m'a demandé si je l'avais vu.
— Mais alors, tu l'as vu ?
— Oui.. et non…
— Raconte !
— J'ai donc arrêté son bras. Mais il a continué. Je n'ai vu que son menton et sa bouche…
— Et alors ?
— Il m'a embrassée.
— Comme ça, devant la banque, sous sa cagoule ? Tu t'es laissée faire.
— Oui. Et puis juste après, je lui ai dit "vous savez, tout le monde peut faire une erreur".
— Et puis, …
— Et puis, … il s'est dépêché de disparaître avant que l'erreur ait un visage.
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