Gino Gordon ...

... le blogueur qui prêche dans le désert

A midi, en plein soleil

  • : Gino Gordon
  • gino.gordon
  • : Homme
  • : vie Rien désert
  • : Parce qu'on a le droit de changer de désert...

Commentaires

Cosa nostra

  • Flux RSS des articles

Rechercher

Paroles Plurielles

Mardi 29 janvier 2008 2 29 /01 /2008 09:28
Pour Paroles plurielles, un dialogue inspiré de ce tableau de Paul Delvaux:

Delvaux.jpg —Mes bien chers frères, vous êtes prêts ?
—Mouais, ça va. Mais arrête de faire ta grande sœur.
—Jojo, regarde pas tes chaussures.
—J'ai marché dedans juste avant d'entrer dans la cour.
—Ah c'est ça l'odeur depuis tout à l'heure ?
—Tu me prêtes ton mouchoir ?
—Chi tu échuie tes chauchures avec ma pochette, che t'en retourne une. Tu la vois chelle là ?
—Pourquoi tu parles comme ça Paulo?
—Paulo, tu réponds ?
—…
—Crache ça immédiatement
—Lulu, t'as l'air ailleurs.
—Hein ?
—T'es dans la lune ?.
—Non, non, ça va..
—T'as un truc dans l'oreille, alors.
— …
—Lulu, tu retires le truc que t'as dans l'oreille.
—Mais c'est la finale entre le Standard et Anderlecht !!
—Tu veux que je raconte tout à Maman ?
—OK, cafte pas, je range mes écouteurs.
—Et dis donc, Nanard, t'as pas cinq ans, arrête de te frotter le menton sur ton frère, tu crois que je t'ai pas vu ?
—C'est parce que j'arrive pas à entendre les commentaires.
—Bon on commence parce que j'en ai un peu marre, moi…
—Toi le petit sournois, tu la fermes. Au fait, qu'est ce qu'il fait là, lui.
—C'est Totor, t'as pas reconnu Totor ?
—Ca alors, Totor. T'as rudement grandi, dis donc. Je ne t'ai pas reconnu dans le manteau de Nanard.
—C'est malin
—Bon on y est, tout le monde. Prêts pour la photo ?
—Mmmm
—Euhh.
—Mfmf.
—Mmouais.
—Heum.
—Et surtout, ne vous sentez pas obligés de sourire.
Publié dans : Paroles Plurielles
Ecrire un commentaire - Voir les 6 commentaires
Vendredi 18 janvier 2008 5 18 /01 /2008 19:37
J'ai bien fait le tour de la question.
Dehors, le ciel est laiteux. Le soleil brûle.
La chambre est vide. Elle est tapissée à la chaux.
Il n'y a pas de hurlements.
Je crois.
Je ne les vois ni ne les entends.
On a nettoyé l'endroit.
On l'a transformé en musée.
On a mis des fenêtres à la place des barreaux.
On a mis des volets.
Il y a un gardien, dans un coin, avec une casquette verte sur la tête.
Il ignore les millions de cris morts qui jonchent le sol.
Je les foule aux pieds et ils forment une fine poussière qui s'élève dans le rai de lumière.
Combien faut-il de poussière pour habiller un rai de lumière ?
Combien de milliards de grains de poussières peuplent l'air?
Et de quelle taille, chacun ?
Dans quel sens vont-ils ?
Ils sont si petits qu'on ne les entend pas crier.
Même quand on s'approche.
Très près.
Je pousse la porte
Je sors.
Le soleil m'aveugle.
Je crois qu'on ne peut faire le tour de la question,
Que si l'on a survécu
A la chambre de Question.

Publié dans : Paroles Plurielles
Ecrire un commentaire - Voir les 10 commentaires
Vendredi 30 novembre 2007 5 30 /11 /2007 18:22
Pas d'U pour cette lettre empreinte de jalousie pour Paroles Plurielles


Ma chère et tendre Violette

Je caresse encore l'espoir de devenir l'homme de votre vie, le compagnon attentionné capable de prendre soin de votre existence comme le jardinier japonais arrosant le frêle bonzaï. Mais hélas, votre comportement, samedi dernier, m'a semblé étrange. Il n'était pas dans mon intention d'épier vos gestes – et soyez certaine de ma parfaite correction -, mais la femme si chaste et si honnête, rencontrée il y a de cela cinq ans, me paraissait transformée. Ma Violette d'ordinaire si réservée, si rétive à devenir la proie des mâles, s'est métamorphosée, le temps de cette soirée ordinaire, en animal frivole.

Comment ne pas voir cet abandon dans les bras de ce fat d'Edmond - entre parenthèses il est piètre cavalier - , comment réprimer ma colère devant ce décolleté pigeonnant offert à des regards avides. Violette, ma chère et tendre Violette, votre manège ne m'est pas indifférent. Je perçois maintenant vos gestes banals comme de petites trahisons, vos absences prolongées comme des infidélités, vos éclats de rire comme des provocations.

Ma chère Violette, je m'étais donné vingt ans avant de devenir votre amant. Les circonstances récentes et votre acharnement féroce à me faire mal ont radicalement changé ma vision de notre avenir. Violette, je pars, laissant en jachère notre infertile chimère. Demain, je prendrai le premier transat à Marseille à destination de Montevideo et m'installerai à Rosario comme vigneron. Dans dix ans, je serai riche et célèbre et reviendrai moissonner ce dont votre inconstance m'a privé.

Votre éternel jardinier.

Aimé


le titre est emprunté à Claudune.
Publié dans : Paroles Plurielles
Ecrire un commentaire - Voir les 4 commentaires
Mardi 20 novembre 2007 2 20 /11 /2007 23:56
— Je n'ai pas mis les bonnes chaussures ce matin.
— Vous êtes venu avec ça aux pieds !
—Ce sont mes chaussures de rechange, Monsieur. On m'a volé celles que je mets d'habitude. Hier soir, en traversant la passerelle, au dessus de la voie ferrée. Ils m'ont menacé avec un pistolet à eau.
— Vous n'étiez pas obligé de leur donner vos chaussures.
— Ils étaient si gentils. Ils rigolaient tellement. Ils me disaient donne moi tes chaussures, donne moi ton costume. Je leur ai tout donné. Même mon chapeau.
— Vous êtes trop tendre Gilbert. Vous savez bien que dans ce métier, il faut garder une certaine distance, sinon on finit …
— On finit ?
— On finit comme votre père (un épais silence se forme). Ecoutez Gilbert, c'est le deuxième costume qu'on vous "vole" en six mois. D'habitude, vous arrivez à préserver vos chaussures. Mais là, vous dépassez les bornes. Retirez ces choses horribles que vous avez aux pieds et demandez à Juanita de vous apporter des chaussures décentes.
— Alors, j'ai une nouvelle mission ?
— Oui, vous avez une nouvelle mission. La mission du rachat. L'école primaire de la Sainte-Vierge-à-la-Tartine.
— Non, pas celle là!
— Qu'avez-vous contre la Vierge à la Tartine ?
— La dernière fois, ils m'ont barbouillé de Nutella.
— Gilbert, j'ai juré à votre père de vous garder avec moi. Vous savez combien il tenait à ces missions humanitaires dans les écoles défavorisées. Ne le décevez pas.
— Bien Monsieur.
— Mais vous pleurez Gilbert ?
— C'est juste une petite larme de rien du tout!
— Allons, c'est fini. Allez vous remaquiller et remettez votre gros nez rouge. Et je ne veux plus jamais revoir ces sandalettes.

Publié dans : Paroles Plurielles
Ecrire un commentaire - Voir les 11 commentaires
Mercredi 7 novembre 2007 3 07 /11 /2007 12:57
Tante Babette prit une profonde inspiration et ouvrit la bouche. L'assemblée familiale était suspendue à ses lèvres, mais rien ne sortit. Il y eut des regards affolés. On conjura, après moult palabres et hypothèses, que Tante Babette avait certainement oublié son texte chez le petit marchand de biscuit du marché couvert. On dépêcha un domestique pour lui rapporter son discours, mais il revint bredouille. Il avait bien cherché le petit papier dans la pile de biscuits mais devant la menace sismique d'une avalanche de petits beurres dans l'étroit passage et le péril, plus réel encore, d'une dérouillée par Monsieur Morin, il avait dû battre en retraite.
Les discours familiaux de tante Babette étaient devenus une institution depuis le mariage de sa sœur cadette cinquante-cinq ans auparavant. Quelques jours avant l'événement, Elisabeth s'enfermait dans son arrière-cuisine pour mijoter avec fougue des phrases enflammées, qu'elle laissait partir à vau l'eau, puis qu'elle faisait revenir à petit feu. Elle concoctait des poêlées de morceaux choisis, bien saisis pour garder tout leur sens, des harangues marinées dans leur jus, des anecdotes croustillantes, des métaphores bien roulées, couchées sur le marbre, des tirades farcies de subjonctifs, des confits denses susurrés au miel. Elle fouettait les locutions, bardait les litotes qu'elle enfournait avec précaution. Elle ne manquait pas de décongeler quelques pastiches, farces et autres formules toutes faites qu'elle jetait en pâture aux rares notables invités à ses péroraisons. Car Tante Babette savait faire blanchir les gros légumes, assaisonner les huiles et surtout, les rouler dans la farine.
La venue du préfet Gallois, qu'on attendait d'un moment à l'autre, était le ferment de l'anxiété ambiante. À l'agitation du début, succéda un silence assourdissant.
Babette s'en empara et confectionna un oxymore qu'elle éplucha, dégorgea et clarifia en un instant . Elle le servit tout chaud à l'assemblée stupéfaite puis, esquissant un petit sourire, déclara : "Je crois que je vais m'en sortir".
Publié dans : Paroles Plurielles
Ecrire un commentaire - Voir les 3 commentaires
Mardi 23 octobre 2007 2 23 /10 /2007 22:25
Mauvaise surprise, le quai du métro est noir de monde. Des petites fourmis sont arrivées de partout et font des grappes sur le quai. Certaines commencent à traverser la voie.
Le métro a en a écrabouillé quelques-unes. Je ferai une prière pour elles pendant la messe.
J'aime bien la messe, mais j'aime pas cette église qui ne ressemble pas à une église. J'aime bien les vitraux avec des saints, des colombes et des anges et la lumière qui tombe du ciel. Pas les vitraux tous gris.
Le métro n'a pas pris de voyageurs. Les fourmis ne savent pas montrer dans une rame de métro. Peut-être qu'avec un peu d'entraînement ?
La prochaine fois qu'elle me dit: "Ton métro, ça ne serait pas plutôt un train ?", je sais ce que je vais lui répondre. Je vais lui dire: "Et alors ton église, tu crois qu'elle ressemble à une église ?"
—Chéri, es-tu prêt pour aller à la messe ? Mais tu as les mains pleines de confiture !  Qu'est-ce que c'est que toutes ces fourmis dans ta chambre !
—S'il te plaît, encore un dernier tour de métro !
—Arrête tout de suite ton train électrique et va te laver les mains. On part.
—Oui M'man.
Peut-être qu'en mettant un peu de confiture, elles monteraient dans le métro ?
Publié dans : Paroles Plurielles
Ecrire un commentaire - Voir les 6 commentaires
Mardi 9 octobre 2007 2 09 /10 /2007 15:42
— Vous avez le nombre de miles requis ?, dis le vieil homme en frottant sa barbe avec l'ongle.
L'individu qui s'était présenté à l'accueil avait une énorme balafre au visage, un garçon pas très engageant, mais ses papiers étaient en règle. Le vieillard fatigué, qui finissait son service dans moins d'une heure, devint blême lorsque l'étrange personnage brandit sous son nez une carte de fidélité "Platinium Masters" . Elle annonçait 345 000 miles et plus de 10 000 points au compteur. Une pointure !
L'homme portait un sabre en bandoulière. C'était son seul bagage. Son œil droit pendait légèrement et lui donnait un air affreusement triste. La blessure suppurait beaucoup. Après avoir vérifié toutes les informations de la carte, le vieil homme dit avec grande courtoisie:
— Je vais vous demander de patienter un petit peu, le temps qu'on rassemble les vierges.
Puis, devant la mine décomposée de son interlocuteur:
— Veuillez m'excuser. Une petite erreur d'aiguillage. Je vous change de catégorie.
Bien qu'en état de décomposition avancée, l'homme tenait encore debout. On appela quelques larbins et on lui fit gravir les douze marches qui menaient au salon de jardin. Pendant qu'on le hissait, le vieillard consulta le dossier informatique du postulant. Trente-cinq ans, célibataire, des références de qualité, une longue liste de faits d'armes, aucun trou dans le CéVé. On pouvait lire en gras, juste en dessous du nom et de la photo, la mention: "Embrocha quarante infidèles avant de prendre un coup mortel en pleine face".
Le vieil assistant avait rarement vu pareil dossier. Il rejoignit le candidat en haut de l'escalier et lui dit:
— Vous avez gagné votre place au paradis des croyants, en catégorie Croisé.
Et il lui donna solennellement les clefs de la maison.
Publié dans : Paroles Plurielles
Ecrire un commentaire - Voir les 4 commentaires
Lundi 1 octobre 2007 1 01 /10 /2007 14:32
Je lui ai dit de se taire.
Mais elle a commencé à raconter une histoire.
Et quand elle raconte une histoire, rien ne peut l'arrêter.
Alors je me suis tu.

Elle a dit:

— Je vais vous conter une histoire que ma grand-mère ne m'a jamais racontée. Un été de grande sécheresse, la source de son village était presque épuisée, et l'eau suintait en goutte-à-goutte entre les pierres. Comme il fallait de très longues minutes pour remplir les récipients, il fallait également beaucoup de patience et une grande solidarité pour un accès équitable à l'eau. Chacun n'avait droit qu'à une seule bouteille et dès qu'un villageois voulait remplir la sienne, il la posait derrière la dernière bouteille vide, et s'il voyait la première bouteille presque pleine, il devait attendre qu'elle fût complètement remplie, la poser sur une table avec les autres et la remplacer par la première bouteille vide de la file. Il revenait plus tard récupérer sa bouteille pleine. Vous me suivez ?
—Mais comment les gens reconnaissaient-ils leur bouteille ?
—À l'époque, on soufflait le verre à la bouche et les bouteilles étaient toutes différentes. Chacun connaissait donc parfaitement la sienne. Elle reprit: Au fur et à mesure qu'on avançait dans l'été, l'eau s'écoulait de plus en plus lentement. L'impatience et la soif agitaient les esprits et les corps. Un matin, mon arrière grand-mère, qui n'était encore qu'une adolescente, descendit très tôt à la source et vit que l'eau ne coulait plus. Elle était désespérée, car elle avait grand soif. Aussi, fit-elle une chose interdite. Elle remplit sa propre bouteille avec l'eau d'une bouteille pleine.
—Ooouuuhh!
Très vite, la nouvelle du tarissement de la source fit le tour du village. Dans l'agitation et l'angoisse du moment, personne ne se rendit compte de la tromperie de mon arrière grand-mère. Celle-ci eut de terribles remords, mais elle n'osa jamais en parler à quiconque, pas même à sa propre fille.
—Mais alors, comment les villageois ont-ils fait pour survivre sans source ?
—Ils ont dû acheter de l'eau minérale au camion de l'épicier.

J'aurais dû insister pour qu'elle se taise.
Publié dans : Paroles Plurielles
Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires
Samedi 15 septembre 2007 6 15 /09 /2007 13:03
—L'horloge indique vingt deux heures trente, mais elle est en avance. Quand l'avez-vous remise à l'heure la dernière fois, Monsieur Poireau?
—Jeudi dernier, lorsque je l'ai remontée.
—Vous voulez dire que cette horloge comtoise était au premier étage jeudi dernier au moment du crime ?
—C'est une horloge un peu turbulente. Non seulement elle avance, mais elle descend quand on a le dos tourné. Je la remonte une fois par semaine. Mais je me fais aider.
—Par qui ?
—Par le jardinier. C'est un costaud.
—Regardez votre montre, Poireau. Que lisez-vous ?
—Vingt heures trente.
—Et combien indique l'horloge ?
—Vingt deux heures trente sept. Elle avance !
—Exact. Si vous aviez été à la place du meurtrier se retrouvant nez à nez avec une horloge comtoise qui avance vers vous dans l'escalier, qu'auriez vous fait ?
—Je serais remonté.
—Exactement. C'est donc à l'étage que tout s'est passé. Montons.
—Vous ne voulez pas m'aider à remonter l'horloge ?
—Plus tard. Appelez le jardinier.
—Je ne le trouve pas. C'est étrange.
—Quand a-t-il disparu ?
—Juste après qu'on a découvert le corps de Madame dans le jardin, pauvre Madame, avec une fourche bêche enfoncée dans son petit corps frêle. C'est atroce.
—Relevez-vous, Poireau. Montons à l'étage. Où donne cette porte.
—Dans la toilette.
—Et celle-ci ?
—Dans la toilette.
—Vous avez deux toilettes ?
—Une pour les ladies et une pour les gents.
—Ah oui, c'est marqué en tout petit. (Il réfléchit longuement). Je sais qui est l'assassin
—Déjà ?
—Je vais vous expliquer ce qui s'est passé. L'assassin a attendu dans la toilette d'à côté que sa future victime ait fini. Quand elle est sortie, lui-même est sorti de sa cachette et l'a étranglée. Son forfait accompli, il a fait passer le corps de la comtesse par l'entrebâillement de l'œil-de-bœuf pour le faire tomber dans le jardin.
—C'est le jardinier !
—Laissez moi donc finir, Poireau. Puis il a jeté une fourche bêche par le même œil-de-bœuf pour accuser le jardinier. Le hasard a voulu qu'elle se plante dans le corps de la comtesse. Or il est physiquement impossible de tuer quelqu'un en lui enfonçant une fourche bêche dans le corps. Les bouts sont trop arrondis. Donc ce n'est pas le jardinier.
—Mais alors, qui est l'assassin ?
—C'est vous Poireau. Vous le savez très bien.
—Mais c'est impossible, au moment du meurtre, j'étais chez le notaire, pour la succession.
—Ah bon ? L'horloge avancerait de plusieurs jours alors ? Veuillez accepter mes excuses. On va reprendre l'enquête depuis le début.
—Vous prendrez bien un doigt de Porto ?
—Avec plaisir. Vous n'êtes pas rancunier.
—Non, mais j'ai un petit service à vous demander.
—Je suis votre obligé.
—Vous pouvez m'aider à remonter l'horloge ?




16718912-p.jpg Détail des toilettes du premier étage vues de l'extérieur (photo aimablement fournie par "Paroles Plurielles".
Publié dans : Paroles Plurielles
Ecrire un commentaire - Voir les 3 commentaires
Jeudi 9 août 2007 4 09 /08 /2007 22:58
15702233.jpeg

Photo imposée.  Première phrase imposée (Paroles plurielles).


Ce que je venais de dire à la vieille marquise Guy de Ruy était l'exacte vérité. Elle avait posé sa tasse de thé et s'était figée tout d'abord avec une moue d'incrédulité. Puis elle s'était levée avec difficulté, avait franchi à petits pas les quelques mètres qui nous séparaient de la fenêtre et poussé un long soupir sans cesser de fixer un point imaginaire sur l'horizon, au-delà de la haie de tamaris qui barrait le fond du jardin en friche.
La marquise était un monolithe que la disparition de son mari emporté par le choléra au Tchad soixante-dix ans plus tôt avait contribué à façonner précocement. La mort de son fils happé par une vague géante au large des îles Kerguelen, puis celle de sa fille en couches au lendemain de la victoire de 1945 avaient transformé la sémillante marquise en une sorte d'objet minéral. À l'exception de Georges, son bichon maltais névrosé, qu'elle tenait en permanence serré contre son sein lui laissant à peine le temps de faire ses besoins, j'étais, en tant que médecin de famille depuis trente ans, le seul être vivant avec lequel la marquise entretint un minimum de commerce.
Comme chaque année en octobre, elle s'était rendue à Guidel se recueillir sur la tombe de sa fille. Ce qui n'était qu'une routine pénible était devenu au fil des années une expédition périlleuse dont j'assurais à distance le suivi médical au moyen de quelques produits dopants. Cette fois encore, le voyage, qui s'accomplissait dans la journée, s'était bien passé, mais la vieille femme était épuisée.
Pour la première fois, à cent cinq ans, la marquise entendait ce qu'elle ne voulait pas entendre. On pouvait lire le désespoir sur ses yeux bleus délavés. Le monolithe se désagrégeait comme sous le coup d'une érosion soudaine. Des larmes fines s'écoulaient le long des profonds sillons de la peau et je l'entendais distinctement marmonner " Ah, ça c'est le bouquet !"
Pourtant, j'avais pris des gants pour lui annoncer qu'elle avait oublié Georges dans l'autorail Lorient-Redon.


Publié dans : Paroles Plurielles
Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés