Gino Gordon ...

... le blogueur qui prêche dans le désert

A midi, en plein soleil

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Vendredi 4 décembre 2009 5 04 /12 /2009 16:11
La lettre est dans mes mains. Je dois faire une drôle de tête à voir le regard interrogateur de Ben. J'ai évité son regard et je tente de me concentrer. Normalement, je suis douée pour la concentration. Mais là, c'est différent.
— Doud, ça va aller ?
Doud, c'est mon petit surnom dans l'intimité. Il est synonyme de douceur et de sollicitude. Ben le chuchote à mes oreilles. Il dit parfois aussi : mon Doud. J'aime sa présence apaisante et rassurante.
Je n'ai plus de cheveux. Ils sont tombés à la deuxième chimio. On m'avait dit que j'aurais une petite chance de les garder. À vrai dire, je m'en fiche. Ben aussi. Je crois. Je ne sens pas qu'il me regarde différemment.
Cette lettre, ce n'est pas du tout ce que j'attendais.
Mes analyses sont bonnes. J'ai retrouvé un taux respectable de leucocytes et l'aplasie est derrière nous. On va rentrer dans cette période merveilleuse où l'on peut abandonner les jeux de société pour arpenter la campagne. On a même parlé de sortie en raquette dans les Pyrénées! Le temps s'écoule à un rythme différent depuis que toutes les trois semaines, on m'injecte un liquide glacé.
Ras le bol. Pourquoi faut-il toujours que ça tombe sur moi ?
Ben me dit : si tu veux, on arrête et on va faire un tour ?
Et moi, du tac au tac, je lui réponds : WU, lettre compte triple et je te passe devant.

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Mardi 20 octobre 2009 2 20 /10 /2009 22:21
Sur un consigne impromptue...

— Les feuilles mortes se ramassent, Annabelle, …
— Attends un peu. Encore quelques secondes. Voilà. Ouh la, c'est du n'importe quoi, qu'est-ce qu'elle fait là cette Annabelle. ?  "Les feuilles mortes se ramassent à la pelle". C'est ça les vraies paroles !
— Ma mémoire me joue des tours. Espérons seulement que Prévert, qui avait de l'humour, aurait apprécié.
— Prévert ? Ah oui, c'est du Prévert. Connais pas. Ecoute ça: "Simone, aimes-tu le bruit des pas sur les feuilles mortes ?" C'est de la poésie aussi.
— Oui. Je préfère Annabelle.
— Tu es vieux jeu. "Et chaque fois les feuilles mortes te rappellent à mon souvenir, jour après jour les amours mortes n'en finissent pas de mourir".
— Gainsbourg. J'adore.
— Peut-être, je ne sais pas.
— Tu ne sais pas ?
— Non. C'est sorti dans les premiers. C'est de la poésie pertinente.   
— C'est Gainsbourg, … ta la la la  la
— Ca se chante ?
— Ben oui, ça se chante…
— Et ça : "Article 1er b) que les feuilles mortes devront être amassées au moyen de râteaux en bois et non autrement, et que la couche ne pourra nulle part être enlevée entièrement c) que l'enlèvement des feuilles mortes ne pourra se faire qu'à dos d'homme,…"
— Superbe, et ça c'était ?
— Un arrêté relatif à l'enlèvement d'herbes et de feuilles mortes dans les bois communaux du Grand Duché de Luxembourg daté du 19 octobre 1865. C'est beau non ?
— Le Luxembourg ! J'adore le Luxembourg.
— Et ce n'est pas fini: "Le râteau : droit ou courbe, il permet d’égaliser la surface du sol, de briser les mottes, de ramasser les mauvaises herbes coupées, les feuilles mortes, etc. On trouve des râteaux à dix, douze ou quatorze dents."
— Les dents m'en tombent.
— Et puis, pour la fin, ma poésie préférée : "Vends cause double emploi souffleuse-broyeuse de feuilles mortes Toro Ultra 350, 3 fonctions : souffle, aspire, broie, vitesse variable, pommeau de contrôle sécurisé, broyage en fines particules: 16 sacs de feuilles en un seul."
— Je suis soufflée.
— Je t'ai convaincue!
— Totalement.
— Fais toi implanter un moteur de recherche Internet au lieu d'encombrer ta mémoire de choses inutiles. Les neurochirurgiens font ça très bien, et pour briller en société, il n'y a pas mieux.

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Lundi 12 octobre 2009 1 12 /10 /2009 00:00
Ils nous compliquent la tâche (non, pas l'attache, Clau) chez les Impromptus, rogntudju. Ca vous inspire, vous, ce bac de noeuds ?


— Excellent acquisition cette paire de chaussettes vous avez vu c'est de très bonne qualité en fil d'Ecosse et au prix où c'est vous auriez eu tort de vous en priver je les recommande à tout le monde mais qu'est-ce que c'est que çaaaa!
La caissière essoufflée désigne le linge torsadé et tout mouillé que j'ai posé sur le tapis roulant.
Ca, à vrai dire, je ne sais pas ce que c'est, mais ça m'a plu. L'idée de vendre du linge mouillé dans un hypèregéant, j'ai trouvé ça génial.
— Ca mouille mon tapiiis.
— Désolé. J'ai pas trouvé de poche en plastique.
— Et vous l'avez trouvé oouùù ?
Elle me regarde de travers comme si j'étais un horrible pervers.
Je ne dis rien. J'observe la chose (ça ressemble aux serviettes chaudes que les hôtesses de l'air asiatiques t'obligent – avec un sourire sadique – à te coller sur la figure à 11000 mètres d'altitude. Sauf que c'est froid).
— On vend ça noouuus?
— J'opine.
— Vous ne savez pas s'il y avait une étiquette ou quooii?
— Je fais non de la tête.
— On va appeler Cathy, heiinn.
Elle appuie sur un bouton et Cathy arrive sur ses patins à roulettes. Je l'ai déjà croisée dans le magasin. Je trouve ça un peu infantile de faire ses courses en roller. Quand je lui ai dit, elle m'a répondu "et vous vous croyez que je ne vous ai pas vu faire la course en caddy avec votre copain le barbu ?".
Bref, Cathy arrive et me jette un sale regard. On ne faisait pas exactement la course. On voulait juste vérifier la qualité des roulements à bille.
— Monsieur a eu un accident de caddy ?
— Non c'est pour un prix.
La caissière lui tend l'objet pendouillant et dégouttant du bout des doigts (on dirait de grandes chaussettes de sport, mais c'est pas des chaussettes de sport)
— Pas de code barre ?
— Pas de code baaarre.
— C'est un monde, ça. Et ça vient d'où ?
Deux regards convergent vers moi. Un feu nourri de DCA ne m'aurait pas fait plus d'effet.
— Je l'ai pris dans le bac de nœud.
— Le bac de nœud ?
— En tête de gondole, au rayon blanc.
— Tu connaissais ça, Cathy, le bac de nœuuud ?
— En deux ans de patins à roulettes, 70 km de rayons par jour, jamais vu un truc pareil. Monsieur est en train de se moquer de nous.
— Allez voir vous-même ?
Elle part à fond la caisse. Cathy, c'est une pro du démarrage. Elle doit les user, ses patins. Pendant ce temps là, Melinda (c'est écrit sur son badge) sort une petite pancarte. Caisse fermée.
— Vous fermez ?
— Tapis mouillé. On attend que ça sèche.
— Ah… tapis mouillé.
Cathy arrive de nulle part, la mine déconfite.
— Pas de doute. Il y a bien un bac de nœud. Mais ça vient pas de chez nous. Vous ne pouvez pas acheter ça.
Ah… Refus de vente.
Du haut de mes trois premières années de droit, je brandis la menace de sanctions pénales. J'imagine la cour d'Assises en émoi et le juge en robe clamant : "faites mander le nœud du bac"(*).
Melinda empoigne son téléphone.
— Sécurité en caisse 8.
Ca résonne dans le magasin. Des types arrivent avec des écouteurs dans les oreilles et un chien de berger allemand, lui aussi, je crois, avec des écouteurs.
— Veuillez me suivre s'il vous plaît.
Ah ça y est, nous y sommes, faute d'argument il ne reste que la brutalité policière. Je paye ma paire de chaussette et laisse mon linge humide (et si c'était une couche-culotte à l'ancienne ?). Je suis le chien en disant:
— Au revoir Cathy, au revoir Melinda.
Il ne m'ont pas gardé longtemps, heureusement.

Beaucoup plus tard, de nombreuses années après cet épisode, j'ai rencontré Cathy en ville. Elle semblait beaucoup plus petite (c'est fou ce que ça vous grandit, les patins).
Elle m'a reconnu tout de suite. On a échangé quelques banalités, mais on brûlait chacun de poser une question à l'autre. C'est pas facile de parler de ces choses-là après toutes ces années de chape de plomb lourde comme un serpillière humide sur nos consciences de consommateurs. Elle se lança la première.
— Comment vous avez fait?
— Comment j'ai fait ?
— On m'a dit que vous étiez capable, départ lancé, de faire cinquante mètres en roue libre sur un caddy plein sans toucher les rayonnages.
— On avait une burette d'huile dans la poche. On graissait les roues. Et on équilibrait le caddy…
Son visage s'éclaira. Ma réponse la satisfaisait. Je tentai:
— Et le bac de nœud? Il venait d'où le bac de noeuds ?
Elle me regarda bizarrement comme si j'étais demeuré.
— Le bac de nœud ?
— Vous vous souvenez de ce grand bac en tête de gondole avec du linge humide torsadé ?
— Ah ... le bac de nœud. Euh, je sais pas. On l'a gardé pendant une semaine et comme personne n'est venu le réclamer, on a tout foutu à la poubelle.



(*) Il fallait bien que quelqu'un la fasse…




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Dimanche 4 octobre 2009 7 04 /10 /2009 21:26
— Mon ami, j'ai trouvé un cheveu noir dans la cuvette des toilettes de la salle de bains
— Un cheveu noir. Hmm…
— Je trouve ça étrange, oui. Dois-je vous rappeler que vous n'avez rien sur le caillou.
— Prétendez-vous, ma chère, qu'un cheveu étranger s'est glissé dans la cuvette de Jacob Delafond ?
— Je prétends.
— Etes-vous certaine que c'est bien un cheveu ? Permettez-moi de vous rappeler qu'au delà de cinquante ans de vie, la végétation devient luxuriante partout, sauf près de la calotte polaire.
— Mon ami, je sais reconnaître un cheveu noir long et fin d'un tortillon crépu et grisonnant. Le premier est la hantise de la femme de ménage dont les doigts engoncés dans les gants de caoutchouc rose ont déjà bien du mal à attraper le balai de chiottes. Le second, bien que recroquevillé, est plus facile à évacuer, d'un coup de chasse (elle mime).
— Un cheveu noir, vous êtes sûre ?
— Ne faites pas l'innocent. Vous êtes pris sur le fait ou c'est tout comme. Où est-elle, cette traînée, que je lui administre un coup de boule ?
— Allons très chère, calmez-vous! Je vous assure que ma conduite est irréprochable. Pas la moindre catin, pas la moindre maîtresse depuis la fois où vous avez failli crucifier la gouvernante sur la porte de la grange, il y a bien de cela un mois.
— Alors expliquez-moi! Je vous donne une minute.
— Posez votre arme, ma chère. Il n'y a rien à expliquer. Le vent, peut-être. Le vent aura certainement fait envoler un cheveu. Il se sera posé sur l'un de nos vêtements et fini sa course dans ce lieu de solitude. Avec quoi croyez-vous que les oiseaux font leur nid ? Des brins de laine, de la mousse, des poils et des cheveux que le vent emporte sur des kilomètres.
— Le vent ne souffle pas dans nos vécés. Nous avons des principes chez les Montalent. Mais il pourrait vous souffler dans les bronches ou vous emporter la tête.
— Mais cessez donc de jouer avec le cran de sécurité. Après tout, ce n'est qu'un cheveu.
— C'est bien plus qu'un cheveu, c'est la mèche qui met le feu aux poudres (Elle le met en joue).
(Lui, calme). Etes vous sûre de ne pas avoir changé de bonne ?
Elle repose son revolver et se prend le front dans les mains.
— Suis-je idiote ? Bien sûr, où avais-je la tête? Après le décès d'Ingrid hier soir, j'ai embauché Mercédès, une  Andalouse.
— Vous voyez bien que vous avez tort de vous emporter. C'est certainement Mercédès qui aura laissé l'un de ses cheveux noirs dans la cuvette. Au fait de quoi est morte Ingrid ?
— Balle dans la tête. Un horrible suicide.
— C'est bien triste.
— Terrible! Veuillez m'excuser mon ami, mais j'ai quelque chose d'important à dire à Mercédès.
— C'est à propos du cheveu ?
— Non non…
— Allons …
— Oui, c'est bien à propos du cheveu.
— Alors soyez aimable, ma chère, de ranger votre revolver. Un coup de feu est si vite parti. (après un court silence). Je vous accompagne. Je suis très curieux de voir cette Mercédès.

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Dimanche 20 septembre 2009 7 20 /09 /2009 17:50
Discret retour littéraire, parce que je n'ai pas pu m'en empêcher...


— "Ses doigts effilés aux ongles soignés caressaient…", caressaient… Dis donc, ça caresse quoi des ongles effilés ?
— C'est pas les ongles qui sont effilés, c'est les doigts. Les ongles, ils sont soignés, pas comme les tiens.
— Alors, ça caresse quoi ?
— Un petit bouton.
— Un petit mouton ?
— Non, un bou-ton. Ses doigts effilés aux ongles soignés caressaient le bouton de… Madeleine.
— Tu trouves que c'est une bonne idée, un bouton ? Moi je trouve ça bizarre.
— "Caresse moi un bouton, caresse moi un bouton". Ca sonne bien non ?
— Mouais. Et le bas de laine ?
— Le bas de laine ?
— Le bas de laine de mouton.
— Le bouton de Madeleine.
— C'est pas pareil ?
— Non… Encore que…
— T'as une autre idée ?
— "Ses doigts aux ongles soignés caressaient le bas de laine effilé de la belle endormie".
— Comme dans la belle au bois dormant ? C'est beau.
— Superbe.
— Tu préfères quoi, toi, les bas ou le mouton ?
— Le bouton, pas le mouton.
— Le bouton. Tu préfères le bouton alors ?
— Ca dépend. Le bas c'est au début. Il ne se passe presque rien, juste un frôlement de l'ongle sur la maille. L'ongle doit être soigné, sinon la moindre aspérité lui fait accrocher le bas, et alors...
— Et alors ?
— Disons que ça part mal.
— Et le bouton ?
— Le bouton, c'est délicat. Parfois on peut. Parfois on peut pas. Et si on le caresse au mauvais moment, c'est là que le bât blesse.
— …
— OK. Je retire le bât.
— …
— Bon, je crois que c'est la dernière fois que je t'aide à faire ta rédac.
— Pff, de toute façon, les grandes sœurs, ça dit n'importe quoi.
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Vendredi 26 juin 2009 5 26 /06 /2009 10:14
Dans le petit boudoir de Mademoiselle,
Nous lisons à quatre mains des textes défendus,
Mis à l'index.

Dans le petit boudoir de Mademoiselle,
J'ai mis le doigt sur un passage sensible
Et voluptueux.

Dans son petit boudoir, Mademoiselle
Philosophe d'une main, et de l'autre caresse
L'espoir de mon retour.

Transmis aux Impromptus
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Dimanche 21 juin 2009 7 21 /06 /2009 04:50
I can tell heaps of stories about my 1/12th youth in England.
My dad was formerly a sailor in the Navy. He had spent a great part of the World War 2 on a frigate, La Decouverte, that was leased to General de Gaulle's navy, the Free French Forces Fleet by the generous British government.
Well after the war, in the sixties, my dad went back to Britain and took me with him for holidays. In August 1966, we drove to Dieppe with our Renault 4, boarded the Falaise and after a four hours journey of delight, disembarked at Newhaven. I had a great time, with a big storm pending and lots of people sick. I remember having a steak and French fried potatoes in the ferry's restaurant. My dad was a great sailor: I never saw him vomit.

Since this first time I crossed the Channel, from the age of eleven till I was sixteen, my parents took a subscription to Seaford for me. Seaford was a charming seaside resort that looked pretty much like my own place: same chalk cliffs, same green lavish sea, same bloody pebbles, same bloody wind in the face, same bloody rain accompanying the wind. Everything was the same, and everything was different, and one month a year, I lived in a parallel world. One month a year was thus 1/12th of my life, it was 6 months all put together, and believe me or not, 6 months in a parallel world is a lot for a teenager.

This was the time of Victorian style worm-eaten threatening hung windows, of Victorian style tuppence, quids and guineas, of Victorian style old ladies with clinking bracelets, purple hair and powdered faces. My teacher, Mrs Protheroe was born with the century. Whenever I came for my daily lesson, she breathed out a strange smell of perfume. From my personal experience, I discovered later – well, not that much later in fact – that what I had thought was perfume was actually gin (*). She was a wonderful teacher. She asked me to read whole chapters of Penguin Books. I still keep some of them, like Doctor Doolittle, Pygmalion or Macbeth, and I still love the penguins on the jackets.

Stepping from Doctor Doolittle to Lady Macbeth took me six years. So did my transformation from a tiny little boy into a wild and soft bearded teen-ager obsessed with sex and popular music. I did very well with music, because my host, a middle aged woman with eccentric glasses (actually everyone had actually eccentric glasses in the late sixties in Britain) worked in a record shop. She used to give me unsold records and thus I became a specialist of not-so-pop music. But the most popular tunes, those I could not afford to buy, were on the radios and I was also a Radio One and Radio Caroline fan.

Regarding my second centre of interest, may be I would have been more successful with girls if I had had lessons with Mrs Protheroe on how to keep my compulsive teenage sex obsession hidden.

So, very rapidly, I had decided to play tennis instead.

(*) Gordon bien sûr - NDT

Thanks to the Impromptus for giving me the opportunity to write in English.
The Falaise
Seaford


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Dimanche 7 juin 2009 7 07 /06 /2009 23:03
— Il s’est dépêché de disparaître avant que l’erreur ait un visage
— Je ne te suis pas bien. Tu l'as vu ?
— J'ai vu sa cagoule. J'ai vu ses yeux noirs et je me suis dit que ces yeux n'étaient pas des yeux mais des miroirs.
— Il t'a regardée ?
— Il m'a regardée longuement. Sa voix était rude et menaçante. Mais il était calme.
— Qu'a-t-il fait ?
— Il nous a demandé de nous allonger sur le sol et de mettre les mains derrière le dos.  Et même ainsi allongée, je sentais son regard qui se posait sur la nuque et me transperçait. Imagine que cet homme a braqué une banque sans détacher un seul instant son regard de moi.
— Tu te fais des idées. Essaie, s'il te plaît, de décrire le plus précisément possible ce qui s'est passé.
— Il est entré. Il parlait fort, et semblait extrêmement agité. Il a dit "ceci est un hold-up, allongez-vous tous". En fait de tous, il n'y avait que le guichetier et deux autres clients qui lui tournaient le dos. J'étais la seule à l'avoir vu entrer.
— Il avait déjà sa cagoule ?
— Oui. Et c'est là qu'il m'a regardée.
— On va le savoir qu'il t'a regardée. Tu as fait ce qu'il t'a demandé ?
— Oui, je me suis retournée et je me suis allongée.
— Et qu'a fait le guichetier ?
— Il lui a dit qu'il n'avait aucun accès au coffre. Il y a eu un grand silence et j'ai entendu l'homme s'approcher de moi. Il m'a demandé de me lever, m'a attrapé par la taille et m'a serrée contre lui. Je n'ai pas eu peur. Puis il a dit "je prends cette femme en otage". Le guichetier a dit "en otage pour quoi faire ?", mais l'homme n'a pas répondu.
— Il t'a fait mal ?
— Non.
— Il n'a rien pris ?
— Non rien, seulement moi.
— Et dans quelle circonstance t'a-t-il laissée partir ?
— Il a d'abord relâché son étreinte et m'a entraînée avec lui à l'extérieur. Il a continué à me regarder et j'ai deviné un sourire sous son masque. Et puis, il a fait quelque chose d'extraordinaire: il a commencé à retirer sa cagoule. Je lui ai dit "mais les caméras ?" et il a répondu "on s'en fout des caméras, erreur de casting, je ne suis pas fait pour ce job". Je l'ai arrêté dans son geste en lui prenant la main.
— Les flics le savent ?
— Non.
— Et les caméras ?
— Elles étaient en panne. Mais ça, je ne l'ai su qu'après. Heureusement, personne ne m'a demandé si je l'avais vu.
— Mais alors, tu l'as vu ?
— Oui.. et non…
— Raconte !
— J'ai donc arrêté son bras. Mais il a continué. Je n'ai vu que son menton et sa bouche…
— Et alors ?
— Il m'a embrassée.
— Comme ça, devant la banque, sous sa cagoule ? Tu t'es laissée faire.
— Oui. Et puis juste après, je lui ai dit "vous savez, tout le monde peut faire une erreur".
— Et puis, …
— Et puis, … il s'est dépêché de disparaître avant que l'erreur ait un visage.


Pour les impromptus
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Samedi 2 mai 2009 6 02 /05 /2009 21:45

On marche sur le bitume rapiécé. On doit faire attention aux nids-de-poule plein d'eau. On s'arrête devant les innombrables objets exposés au soleil brûlant après la pluie. La scène est colorée et lumineuse. Trois cassettes VHS, des revues, deux tasses ébréchées, de petits napperons brodés à la main sont posés sur un présentoir sommaire formé de quatre pieds et de planches clouées à la hâte. Un enfant d'environ huit ans couve la marchandise du regard. On s'arrête. Un adulte est arrivé en courant, sorti de l'ombre fraîche. Il sourit à pleines dents. Une des cassettes intéresse Jamie. Une version originale de Buckaroo Banzai, authentique objet-culte de science fiction. Marchandage.

— Combien ?

— Vingt dollars

— C'est hors de prix.

— C'est ce que ça vaut.

Il fait chaud. Après la pluie, on a ôté les sacs plastiques qui protégeaient les précieuses marchandises. L'évaporation intensive provoque des petits filets de vapeur. Bientôt, dans une heure peut-être, il n'y aura plus une trace de l'énorme orage qui tout à l'heure déversait des cascades d'eau des toits de tôle. Les flaques provoquées par l'amoncellement des immondices autour des rares bouches d'égout se seront vidées.

— Elle fonctionne au moins ?

— Bien sûr qu'elle fonctionne. Elle n'a jamais servi.

De fait, elle a l'air neuf. L'homme disparaît quelques minutes et revient avec un combiné VHS téléviseur qu'il pose sur sa paillasse de fortune.

— Attendez

Il s'engouffre dans le marché en dur, un assemblage de planches clouées, de terre crue, de tôles rouillées et de morceaux de bâche en plastique qui s'effilochent et se désagrègent sous l'action de la pluie et du soleil. L'enfant est accroupi, bien à plat sur les talons. Il a la résignation de ceux pour qui le temps n'a pas d'importance. Il garde les yeux baissés et dessine sur le sol avec un petit bâton en chantant doucement. L'homme tarde à revenir. Jamie achète une cigarette à un vendeur ambulant et s'en grille une, pour pouvoir attendre. On ne sait plus attendre, dit-on. Il y a longtemps que la patience n'est plus une vertu, dit-on. L'homme est revenu. Il déroule un câble électrique qu'il a raccordé quelque part, une épissure sauvage sur un poteau électrique. Il branche la télé, il insère la cassette.

— Vous voyez la qualité !

Superbe en effet. Buckaroo Banzai passe dans la 8ème dimension en traversant la montagne avec toute la force de conviction d'un héros de série B, mais la montagne se couvre de neige. On extrait la cassette. La bande est cassée. Jamie fait un geste de renoncement. L'homme perd son calme, lui attrape la manche et veut lui fourguer un film X mexicain. Jamie fait mine de s'éloigner.

— Monsieur, Monsieur s'il vous plaît…

Sa voix est suppliante. Les affaires sont difficiles. Un seul client dans une journée, c'est parfois beaucoup, dit-on. On devine que la vie est dure.

— Et pour le petit, vous me donnez combien ?

On rentre à l'hôtel en silence. On a envie d'être très loin.

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Vendredi 24 avril 2009 5 24 /04 /2009 15:16
— Vous êtes superbe mon cher. Un nouveau régime peut-être ?
— Merci pour le compliment. J'essaie le parlementaire. Nous sommes plusieurs à le suivre et ma foi, pas mécontents. Il est très encadré, vous savez?
— Un peu trop à mon goût. Je préfère le régime libéral. On bouffe ce qu'on veut et qui on veut. Et moi, je ne crache pas sur les dessous-de-table . J'ai essayé le fiscal. Ca ne m'allait pas.
— Ah bon ? Pourquoi ?
— Trop salé. Et puis j'ai eu un redressement
— Aïe. Combien de kilos ?
— Beaucoup trop. Alors je suis revenu à l'Ancien Régime. Mais ça ne m'a pas convenu non plus: trop riche, trop déséquilibré.
— Moi j'ai essayé le régime totalitaire dans toutes ses versions méditerranéennes (grecque, espagnole, française). Au début, c'était efficace. On sait où on va, on se laisse porter. Avec le temps, j'ai commencé à m'en lasser: on n'a droit à rien.
— Même pas à une petite sucrerie de temps en temps ?
— Si, mais très strictement limitées. D'ailleurs... (Il lui fouille dans sa poche et ouvre une petite boîte en fer). Vichy ?
— Non merci. J'ai encore des relents de la dernière que j'ai avalée.
— Pour me sortir de ce régime musclé, j'ai dû faire une entorse. J'en ai encore des séquelles. Puis je suis passé au régime douanier. Ah, il y avait des avantages: l'alcool, la marijuana gratis – avec les saisies vous comprenez-. Par contre une catastrophe question efficacité. Moi je dis: méfiez-vous du régime douanier, beaucoup de trop gens sont laissés au bord des routes
— Vous n'avez pas essayé le régime turbulent ?
— Non, mais le régime de crues, oui. C'était bon, mais indigeste.
— C'est comme le régime colonial ou celui de l'apartheid. On n'assimile pas bien
— Attention aux régimes dissociés. À éviter absolument.
— En tout cas, je suis ravi que le régime parlementaire vous convienne. Soyez régulier et évitez l'absentéisme et tout se passera bien.  Moi j'ai découvert le régime transitoire.
— Le régime transitoire ?
— Ca ne devrait pas durer longtemps. Je dois passer au régime permanent.
— Et alors ?
— Alors, j'attends. C'est imminent.
— Vous attendez ?
— J'attends le régime de retraite complémentaire de ma mutuelle agricole.

Toujours chez les Impromptus littéraires...
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