Gino Gordon ...

... le blogueur qui prêche dans le désert

A midi, en plein soleil

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Dimanche 25 mai 2008 7 25 /05 /2008 10:00
— Alors nous allons commencer par faire le tour de la propriété. C’est une ravissante maison en pierre du début XXème. Elle fut bâtie par un bourgeois de la ville pour sa jeune maîtresse. Cette maison emprunte à l’Ecole de Nancy ses formes naturelles et arrondies. Voyez ces volutes, ces branches et ces feuilles ! Si vous regardez bien, elle a l’allure générale d’un buste de femme dont les deux balcons proéminents soulignent la silhouette. Le porte-à-faux est important mais il y a tout un système caché fort astucieux pour rigidifier l’ensemble. On voit à peine le toit.
— Et l’entrée ?
— L’entrée, comme vous pouvez vous douter est sous les balcons. Mais la porte est condamnée.
— Cette pierre est très belle, presque sensuelle !
— Le toucher de cette pierre sculptée avec amour est comme le grain d’une peau frissonnante lorsqu’un petit vent frais rappelle à la réalité les corps enlacés des amants.
— …
— Sachez que le dernier propriétaire de cette maison en a fait une description précise, avec des mots bien à lui. Une sorte de testament littéraire. Il a demandé que des passages en soient lus aux futurs acheteurs. Je ne fais que me conformer à ses dernières volontés.
— Peut-on entrer maintenant ?
— Je vous ai dit que la porte était condamnée. La visite doit obéir aux règles de l’amour, et pénétrer dans cette maison sans suivre ce protocole serait d’une grande inconvenance. Bien plus qu’une violation de propriété.
— Et vous-même, madame, quel rôle jouez-vous dans cette transaction ?
— Je ne suis rien d’autre que le jouet de votre imagination, un jouet que l’ancien propriétaire accepte de vous prêter le temps d’une visite. Allons dans le jardin. C’est un jardin à l’anglaise un peu touffu. L’épaisse végétation rend la circulation un peu difficile, mais… donnez-moi la main.
Je lui donne ma main quelle prend fermement. La sienne est douce et chaude. Elle m’entraîne dans un sentier envahi de ronces, presque en sous-bois. Elle me guide si bien que les épines m’effleurent à peine. Nous arrivons après cinq bonnes minutes de piétinement et de ruses, à une clairière minuscule qui sent l’herbe coupée. La pelouse est rase. Comment peut-on tondre l’herbe dans cet endroit, je l’ignore.
— C’est ici l’entrée de la maison, me dit mon étrange agent immobilier. Allongez-vous et fermez les yeux.
Je me sens en confiance. Après tout, qu’est-ce que je risque ? Je m’allonge. La dame s’allonge à côté de moi, sans rien dire. Sa main n’a pas lâché la mienne, comme si elle craignait de me perdre – de perdre un acheteur potentiel, pensé-je fugacement -. Je sens son parfum léger de muguet, à moins que ce ne soit le muguet du sous bois. Je sens son bras contre le mien.
— Vous n’avez pas d’autres citations ? brisé-je le silence…
Elle ne m’a pas répondu. Je tourne légèrement la tête et je vois sa poitrine se soulever doucement au rythme de sa respiration. Je relâche la main et me redresse lentement. Sa chemise est légèrement ouverte. J’écarte l’échancrure et j’embrasse le petit triangle de peau. Un petit vent frais le fait frissonner, à moins que ce ne soit le contact de mes lèvres. J’éprouve soudain une terrible envie de visiter la maison.
— Vous êtes vous endormi ?, me dit-elle.
— Non.
— Alors c’est parfait. Ne cherchez plus à dormir. Puis elle ajoute : vous pouvez entrer maintenant !
— Comme ça ?
— Non. Pas comme ça. Justement.
Il me faut une bonne heure, à force de tâtonnements, d’essais et d’erreurs, de rebuffades et d’invitations, avant de trouver la clé. Je fais jouer le pêne plusieurs fois et j’entends le long gémissement rauque d’une porte qui s’ouvre.
J’entre.
Il fait très bon dans cette maison. L’air y est doux et parfumé. Les couleurs sont entre l’orangé et le rouge. Les boiseries sont recouvertes de feuilles d’or. Le parquet à chevrons en bois de rose ondule sous mes pieds nus. Je la parcours dans tous les sens, visite chaque recoin. La lumière est vive dans la grande chambre. Deux portes-fenêtres ouvrent sur un balcon qui surplombe le jardin. Je caresse les moulures de la pierre qui gémit. Je me penche et je ne vois plus personne dans le petit carré d’herbe coupée.
Elle respire lentement. Peut-être s’est-elle endormie ? Je sors en fermant la porte doucement pour ne pas la réveiller.

Je reviendrai demain pour une nouvelle visite.
 
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Dimanche 15 avril 2007 7 15 /04 /2007 16:24
La scène se passe sur la ligne B du RER. La voiture est relativement vide. Une vieille femme et un homme élégant se font face.

-Bonjour, Monsieur. Vous me reconnaissez ?
-Ah pas du tout, non.
-Pourtant moi je vous connais.
-Ah bon ?
-C'est bien vous qui présentez la météo à la télé ?
-Oui, c'est moi.
-Donc on se connaît.
-Ah non, on ne se connaît pas.
-Allons donc. Moi je vous connais, et vous, vous ne me connaissez pas ?
-Eh oui Madame, je présente la météo devant des millions de gens qui me connaissent tous et que je ne connais pas.
-Pourtant j'aurais cru…
-Qu'est-ce vous auriez cru ?
-Je ne sais pas. Cette façon de me regarder tous les soirs dans les yeux. Vous êtes captivant, vous savez. Et en plus vous avez de très beaux yeux.
-Je vous remercie pour le compliment, mais je vais vous confier un secret. C'est la caméra que je regarde, pas vous. C'est d'ailleurs très difficile de regarder une caméra et de s'imaginer que c'est une personne. Et c'est encore plus difficile de penser que ce n'est pas une personne, mais plusieurs millions de personnes.
-Et là maintenant, vous me regardez !
-Oui, bien sûr. Et alors ?
-Je trouve que vous me regardez avec le regard de quelqu'un qui m'a reconnu.
-Écoutez, si ça peut vous faire plaisir, maintenant que vous me le dîtes, votre tête m'est légèrement familière.
-Vous n'essayez pas de mentir, de me dire n'importe quoi pour vous débarrasser de moi ?
-Non, non, je vous assure, je vous ai déjà vu.
-Vous voyez bien que j'avais raison.
-Je peux continuer à lire mon livre ?
-Je vous en prie.
L'homme lit. La vieille femme tricote.
-Qu'est-ce que c'est comme livre ?
-Une biographie.
-De qui ?
-Une femme. S'il vous plait, vous savez, dans mon métier, il est très difficile d'avoir de l'intimité. Si vous pouviez avoir l'obligeance de me laisser un peu tranquille ?
-D'accord. Excusez-moi ?
Il se passe une ou deux minutes.
-Elle s'appelle comment ?
-Qui ?
-L'héroïne de votre roman.
-Ce n'est pas un roman. C'est une vraie personne, qui a existé. Une femme remarquable. Une véritable aventurière. Elle a parcouru l'Asie Centrale à pied, seule dans les années soixante, à l'âge de 30 ans. Elle a ramené un témoignage bouleversant sur les peuples nomades qui vivaient sous le joug soviétique.
-On dirait que vous en êtes amoureux !
-Si j'avais vécu à cette époque, j'aurais sûrement cherché à la rencontrer.
-Et maintenant ?
-Elle est morte, je crois. Je ne sais pas, en fait. Je peux continuer à lire ?
-Pardonnez-moi. Vous savez, en tricotant on peut faire plein de choses.
-Pas en lisant.
Quelques minutes s'écoulent.
-Ca se passe où en Asie Centrale ?
-En Mongolie…, au Tadjikistan…, en Kirghizie…, en Chine,…
-Est-elle allée à Urumqi ?
-Oui, une fois. Mais à l'époque de la Révolution Culturelle, c'était difficile d'entrer en Chine. Comment connaissez vous cette ville?
-Le nom m'est venu, comme ça. Et c'est elle, là, sur la couverture ?
-Oui. Elle est belle n'est-ce pas ?
-Je ne trouve pas. Mais si vous la trouvez belle, c'est bien.
-Ne la critiquez pas. Je ne pense qu'à elle depuis que j'ai entamé ce livre.
-Un très mauvais livre.
-Qu'en savez-vous ?
-Cette brave fille débloquait complètement quand le journaliste est venu l'interviewer. Elle lui a raconté n'importe quoi.
-Qu'est-ce que vous en savez ?
-Je sais ce que je sais.
-Occupez-vous de votre tricot au lieu de dénigrer. C'est vous qui racontez n'importe quoi.
-Je ne peux pas dire n'importe quoi à l'homme que j'admire le plus à la télé.
- Madame, il me reste une trentaine de pages à lire, alors vous comprendrez que je sois un peu pressé d'arriver à la fin.
-La fin est toute écrite. Elle rentre chez elle et tout est fini. Pfuiii. (Elle fait un geste avec son tricot)
-Mais faîtes attention ? Vous avez failli m'éborgner ! Ne pouvez vous avoir un minimum de respect pour un personnage de légende. Vous êtes pathétique avec votre tricot.
-Vous pensez qu'une aventurière des temps modernes n'a pas le droit de rentrer chez elle ?
-Une femme de légende est éternelle. Elle voyage, elle traverse le temps, elle est mue par une force hors du commun . Elle accomplit son destin…
-Et elle la termine comment sa vie ?
-Ce n'est pas ça l'important !… L'essentiel est de survivre à l'érosion du temps, de marquer l'histoire, ne serait ce qu'un petit peu, comme on grave son nom sur un vieil eucalyptus.
-Je vais vous le dire comment elle termine, sa vie, votre héroïne: elle rentre à la maison et elle tricote, parce qu'il n'y a plus que ses petits-enfants qui comptent. D'ailleurs, je vous conseille de vous mettre aussi au tricot, pour quand vous serez fatigué de la météo.
-Ah c'est malin.
-Vous voulez m'épousez ?
-Hein ?
-Je dis : voulez-vous m'épouser, puisque vous ne pensez qu'à moi ?
-Mais vous êtes ridicule, je ne pense pas à vous !
-Et si cette femme que vous admirez tant, c'était moi ?
-Ce n'est pas possible, vous êtes trop…
-Trop vieille ? Faites le calcul…
Il réfléchit.
-Vous avez quel âge ?
-Soixante-quinze ans.
-Ah oui, elle aurait votre âge. Mais vous ne lui ressemblez pas du tout.
-Vous n'êtes pas très physionomiste.
-Vous n'êtes jamais allée en Asie Centrale !
-Mais si bien sûr, à pied, dans les années soixante. C'est écrit dans le livre. Et plein d'autres fois ensuite, et ça n'est pas écrit. Cela m'a beaucoup fait mûrir.
-Vous avez une carte d'identité ?
-Bien sûr.
-Je peux la voir ?
-Non.
-Pourquoi ?
-Parce que je descends à Charles de Gaulle. J'ai été ravie de faire votre connaissance.
Elle se lève et sort du compartiment.
L'homme se replonge dans son livre, visiblement agité. Puis il se lève précipitamment jusqu'à la porte et la hèle.
-Madame, vous avez oublié votre tricot.
Elle se retourne et lui sourit, sur le quai. Elle n'a qu'un tout petit sac avec elle.
-Suis-je étourdie ? Gardez-le. J'en recommencerai un autre. Mon avion pour Bichkek part dans une heure et mes petits-enfants m'attendent avec impatience.











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Jeudi 25 janvier 2007 4 25 /01 /2007 21:47

C'est une photo prise du bout du monde. On prend une piste qui fait quelques 500 km de long (la telegraph road) à travers un pays de savane entrecoupé de restes de forêt primaire, et on arrive sur une grande plage qui fait face à des centaines d'îles. Nous sommes à moins de 100 km à vol d'oiseau de la Nouvelle Guinée. La mer est infestée de crocodiles au point qu'il n'est même pas recommandé de patauger... On pourrait être plus mal, cependant.
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Mercredi 20 décembre 2006 3 20 /12 /2006 17:36
Sousse. Samedi 16 décembre 2006
Le départ de l’autocar est prévu à 16h30. Mon hôte a eu la prévenance d’acheter mon billet quelques heures avant. Bien lui en a pris car nous sommes en pleine période de départs en vacances et une masse d’étudiants rentrent chez eux pour passer l’Aït et le nouvel an. L’autocar arrive vers 17h10. La moyenne d’âge est de 25 ans et je ne suis pas de taille à lutter pour une place confortable. C’est ainsi que, sous l’œil goguenard de certains d’entre eux, je transporte mes nombreux bagages tout le long du couloir central pour m’installer dans le coin au fond, sur le seul siège libre. L’espace qui m’est dévolu est compris entre la carrosserie de l’autocar, mon dossier vertical non inclinable, le siège de devant cassé et anormalement incliné, et mon voisin de droite, un gros bébé bien en chair dont les jambes sont trop grandes et trop grosses pour rester pliées dans le prolongement du corps. Je dois dans cet espace exigu gérer quelques menus objets : lunettes, nourriture, eau et vêtements. Je ne mets personne mal à l’aise . En fait je me sens juste ignoré et transparent.

Pour me préparer mentalement à affronter l’épreuve, je m’imagine en train de regarder un film de Lelouch dans une salle des fêtes rurale sur un siège en plastique orange et je multiplie par dix. Mais je ne peux m’empêcher de penser à toutes les choses que j’aurais pu faire à la place : manger des pâtisseries, flâner dans les souks, rester chez moi.

Nous sommes partis avec une heure de retard. C’est raisonnable. Il commence à pleuvoir. Malgré mon état apparent de compaction, j’ai quelques degrés de liberté. Je peux dormir en posant ma tête sur le montant métallique droit ou sur l’appuie-tête en veillant à ce qu’elle ne retombe pas. Et lorsqu’elle retombe, je peux la poser sur l’appuie-tête de ma voisine de devant, dont la forme sombre suggère un hijab enveloppant et chaud. J’ai aussi la possibilité de ne pas dormir et de fixer un téléviseur qui se trouve à l’avant de l’autocar. Des silhouettes hachurées et une musique inaudible suggèrent la présence lointaine d’un programme hertzien. Pour les jambes, il n’y a aucune marge de manœuvre.
Très vite, le temps se dégrade et notre bus doit traverser les trombes d’eau tout en gardant une certaine connivence avec le bitume. D’où je suis, ma connaissance de l’état de la route et de la circulation reste sommaire. Je partage l’inconscient collectif.
Je passe une partie de mon temps à contrer ma voisine de devant qui, non contente de se vautrer sur moi (il y a cependant un hijab et un siège entre nous), m’arrose pour se rafraîchir en ouvrant la vitre à glissière au-dessus de nous.
Il pleut tellement que le chauffeur de bus dépasse Kérouan sans voir la gare routière. Il fait un demi-tour savant dans une avenue sombre avant de faire une pause de quelques minutes, puis de s’engager dans les ruelles et de s’arrêter sur un terre-plein boueux. Je distingue une masse sombre sur la droite qui s’avère être un énorme pneu, totem posé verticalement et défiant la pluie. L’autocar fait une savante manœuvre et vient frôler le mur d’un immeuble. Un puissant néon s’allume et nous éclaire.
On coupe le moteur. Quelques personnes, dont mon voisin, descendent malgré la pluie violente. L’absence totale d’indice sur le visage des voyageurs m’incite à poser timidement des questions. Par essai-erreur je conclus que nous avons un pneu crevé. Je renonce à m’enquérir sur la durée estimée de la réparation et profite de la forte lumière pour sortir de ma besace un livre de Fruttero et Lucentini qui réussit à me plonger instantanément dans l’atmosphère moyenâgeuse de Sienne. De temps en temps, je fais une incursion hésitante dans l’allée. Je montre une résignation et une patience qui doivent plus aux compères italiens qu’à mes propres qualités.  Après tout, je suis sec, j’ai des dattes et des clémentines, je vis à Sienne à temps partiel et si on excepte quelques incidents frontaliers avec ma voisine, je suis en paix.
Au bout d’une heure, une agitation à l’avant me fait lever . Je découvre une scène bien étrange. Une trappe a été ouverte dans le plancher et un homme muni d’une gigantesque clé à molette s’acharne sur un treuil sous les encouragements de tous. En y regardant d’un peu plus près, la clé à molette est de taille normale et l’homme n’a pas dix ans. De temps en temps il relève la tête et nous  sourit. Cette manoeuvre vise à faire descendre la roue de secours plaquée contre le châssis par le câble en tension du treuil. Elle dure assez longtemps mais va être fortement accélérée lorsqu’un contrôle qualité strict impose au jeune travailleur de tourner la clé toujours dans le même sens.
On dégagea la roue.
C’est le seul témoignage direct que je puis porter. Seule l’inclinaison progressive du bus me renseigne ensuite sur l’avancement des opérations.
Le bus repart vers vingt-deux heures mais fait une pause à la gare routière pendant un bon quart d’heure.
On quitte Kairouan sous les grains.
On s’arrête peu de temps après pour une pause sandwich. Je descends, et d’un pas fort pressé, je m’engage dans un long corridor extérieur semi couvert entre deux murs peints à la chaux, guidé par des inscriptions en arabe dont la signification me semble évidente. Deux options s’offrent à moi et je choisis de prendre le corridor de droite. Arrivé au bout, je reçois un flot d’injures féminines. Hasard et nécessité. Une fois arrivé à destination, un urinoir en plein air, je reçois sur la tête l’équivalent en volume de ce que je confie à l’urinoir.
Je remonte dans l’autocar et réintègre ma place.
La suite du voyage se passe normalement. La lecture de mon polar italien nécessite forces contorsions musculaires et oculaires car la lumière est faible, Je sombre dans de fréquents sommes.
On traverse Gafsa à une heure du matin.
Vers deux heures, les gens commencent à s’agiter et l’autocar sème quelques voyageurs dans de minuscules villages.
La pluie s’arrête peu avant Tozeur.
J’ai presque loupé mon arrêt.
Ca y est je suis à la gare routière de Tozeur. Il ne me reste plus qu’à trouver un taxi et un hôtel.
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Vendredi 14 juillet 2006 5 14 /07 /2006 10:39
Ils sont arrivé par la mer, comme nombre de leurs congénères en cette période de l'année.  Une vedette ACM Elite 31 bleue munie de tout le confort obligatoire de ce début de vingt et unième siècle vint mouiller dans l'axe de la petite anse. La Corse est un des rares endroits où la modernité s'arrête le long d'une ligne quelquepart entre le rivage et l'isobathe 20: le réseau GSM s'évanouit lorsqu'on débarque sur le sable brûlant. Ici, sur cette grève, il n'y a aucune trace d'objet technologique.

J'observe les plaisanciers qui s'évertuent à approcher le bateau le plus possible du rivage. Il sont six. Trois mâles et trois femelles. Ils m'observent comme si j'étais un animal sauvage, une bête étrange.

J'aime cet endroit. J'aime le faire goûter aux autres, même la source monumentale où s'écoule un minuscule petit filet d'eau dans un bidon où s'ébrouent les guêpes.

Un homme débarque en annexe. Je m'approche de lui, pas très dicrètement.

- Bonjour, vous avez une cigarette ?
Le type me regarde intrigué. Il sort un paquet de sa poche et m'en tend une. Je l'attrape du bout des lèvres et je la mâche consciencieusement. Puis j'ajoute:
- La prochaine fois, vous aurez la gentillesse de retirer le filtre.
- Qui vous dit qu'il y aura une prochaine fois ?
- Vous voulez partir ? Vous n'aimez pas cet endroit ?
- Au contraire, c'est très beau ici. Mais j'essaie d'arrêter de fumer.
- Alors donnez moi toutes vos cigarettes. Et gardez les filtres.
- C'est une bonne façon d'arrêter.
Puis il ajouta :
- Mais pourquoi mangez-vous des cigarettes ?
- C'est culturel. Avant sur l'île, il y avait des plantations de tabac. J'adorais en manger en cachette.
- Et maintenant, il n'y en a plus. Vous devez vous contenter de produits manufacturés.
- Plus de tabac, mais des plantations de  Pschitt, beaucoup de Pschitt. J'adore ça mais ça donne soif. C'est pour ça que je viens m'abreuver au filet d'eau minuscule de la fontaine majuscule.
- Je pensais faire de l'eau pour le bateau, mais avec ce débit, j'en aurai pour 2 semaines.
- Vous avez vu l'écriteau : "que le soleil dessèche celui qui gaspille l'eau ou la pollue". Pas question de vous laver les pieds avec !
- Pourquoi habitez-vous dans un lieu aussi inhospitalier ?
- Je suis né ici, mes parents sont nés ici. Pouquoi partir ? A moins que vous ne vouliez me prendre à votre bord ?
- Impossible ! Vous êtes trop sale. Vous vous lavez les pieds de temps en temps ?
- Je plaisantais. Il y a trop de travail ici. (Je fouille dans son sac de touriste).
- Ne vous gênez pas surtout ?
- J'aime l'odeur de votre sac. Ca change des parfums de ciste, de myrte et de romarin. Je peux lécher ?
- Il n'en est pas question ! C'est mon sac de plage.
- J'adore les plaisanciers. Ils apportent la compagnie, l'odeur et la technologie.
- Vous me semblez passionné de technologie.
- J'attends avec impatience qu'on installe la Wifi dans cette anse. Ah, le mariage du maquis et de la technologie ! Les gens viendront échouer leur zodiac sur le sable et pianoteront sur leur ordinateur pendant que le soleil les transformera en langouste.
- Vous me parliez de travail. C'est quoi votre travail?
- Top secret, je ne suis pas habilité à vous en parler.
- Allez, promis, je ne le répèterai pas.
- Impossible. S'ils l'apprennent, ils me coupent les oreilles et m'envoient par le fond avec une gueuse en plomb autour du cou. Vous savez, nous, en  Corse, on ne plaisante pas avec la parole donnée.
- Un cigare ?
- D'accord, je dirai tout. Je surveille la contrebande de cigarettes pour le compte du Ministère de l'Economie, des Finances et de l'Industrie.
- Alors nous sommes collègues. Je suis trésorie-payeur-général-en-vacances-en-Corse.
- Enchanté.
- Je suppose qu'on ne se sert pas la main. Ravi d'avoir fait votre connaissance. Je dois retourner à bord.

Ils se séparent. Les minutes s'égrènent. Les ombres s'allongent. Les rochers rougissent. Le bateau est reparti.

Un âne, seul,  immobile sur la plage, semble absorbé par la contemplation de la fusion brumeuse du ciel et de la mer, un phénomène pourtant courant à cette époque de l'année.




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Jeudi 13 juillet 2006 4 13 /07 /2006 07:42
Ancora una foto di Ben (mio fotografo preferito)
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Jeudi 6 juillet 2006 4 06 /07 /2006 23:29
Je feuillette un magazine pour avion (entendons nous bien, je sais bien que les avions ne savent pas lire).

Dans mon magazine, il y a des automobiles qui roulent sur la plage dans des pays où  les bas de caisse sont inoxydables. Il y a des femmes en robe du soir qui boivent du champagne (probablement parce qu'il n' y a rien d'autre à boire). Il y a des corps féminins précellulitiques  vus de dos et de profil, sans tête, dans des napperons en dentelle qu'on n'oserait pas mettre sur un guéridon. Il y a des acteurs connus qui boivent du café technologique encapsulé dans de l' aluminium brossé. Il y a des actrices connues qui sentent bon (je le sais, j'ai déchiré le petit échantillon collé sur l'actrice). Il y a des téléphones portables brillants et lisses dans des mains caressantes qui nous disent "je ne suis pas un téléphone portable". Il y a des bouteilles d'alcool fort dans des paysages britanniques médiévaux brumeux. Il y a des sacs à mains et des mains, des bijoux sans cous ni têtes qui flottent dans les airs accrochés à des fils invisibles. Il y a des éphèbes bronzés qui n'ont pas besoin d'arrêter de respirer pour rentrer le ventre. Il y a des montres appelés chronographes  aux poignets d'aviateurs (en blouson fumant des cigares - non là c'est moi qui rajoute)

Il y a des articles passionnants sur des hôtels posés sur des plages de sable chaud  où  il n'y a ni moustique,  ni voisin qui ronfle,  ni coup de soleil, ni intoxication alimentaire, ni mendiants, ni paludisme,  ni flic en civil, ni tourisme sexuel. Il y a le plan de l'aéroport et le prix du taxi pour s'y rendre.

L'avion a atterri. J'ai remis le magazine à sa place.

Je me sens terriblement normal. Mes voisins sont indemmes également. Rien à signaler  non plus pendant les dix jours qui suivent.

Le luxe n'est manifestement pas transmissible à l'homme par voie aviaire.
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Mardi 13 juin 2006 2 13 /06 /2006 12:00

Mappemonde extraite de la "Géographie moderne et universelle" par l'Abbé Nicolle de la Croix, 1823
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Samedi 27 mai 2006 6 27 /05 /2006 23:19
Un marque-page (un flyer !) peut-il faire rêver ?
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Samedi 13 mai 2006 6 13 /05 /2006 18:04

J'arrive pile à l'heure à l'embarcadère après une traversée en voiture de Nice, plutôt tranquille, à la vitesse réglementaire de 50 km/h. Cette vitesse m'a permis d'examiner ceux de mes contemporains qui éprouvent le besoin de marcher ou de rouler sur un endroit célèbre dans un costume ad-hoc accompagnés le plus souvent d'une laisse et d'un être domestique (chien, enfant, conjoint).

J'ai pu voir une fois de plus le splendide Negresco et l'infâme palais de la Méditerranée dont la façade ancienne abrite des studios neufs pour gangsters russophones, pétasses slavophiles ou tout simplement mourrants fortunés. Le palais de la Méditerranée est l'exact négatif de ceux qui l'habitent : des corps du siècle dernier dont les morceaux recollés se cachent derrière une façade remise périodiquement à neuf à coup de micro-sabres laser, de toxines rigidifiantes ou d'onguents nanostructurés.

Le MEGA EXPRESS, le bateau jaune et blanc de Corsica Ferries est là, hideux building des mers avec ses 9 ponts, son élevage de bactéries en bassin chloré, ses barmans gominés.

Le Méga-express avale les véhicules qui se faufilent dans ses multiples ponts. Reflux intestinal des passagers qui s'extirpent à grand peine de leur voiture, se concentrent dans les cages d'escalier et se répandent sur les fauteuils "pullman" ou les cabines "cruise", occupant l'espace selon une loi thermodynamique universelle (*).  Le temps de découvrir la complexité de la circulation dans le navire est compté car l'enjeu est d'occuper les meilleures places avant les autres. La difficulté augmente avec le nombre de joueurs, la taille des familles et des impedimenta,  dispensables encombrants du voyageur : magazines, mots-fléchés, sacs de bouffe - suffisamment -, casquette, téléphone portable, pilule, balladeur, doudou, sudoku, bouteille d'eau moins chère qu'à bord, jeux de cartes, capotes, oreiller, duvet, Harlequinade, coloriages, guemmeboille, ordinateur, vanity (omnia vanitas), Da Vinci Code, ...  La partie est facile et je colonise un espace vibratoire sept étages au dessus des moteurs dans un lounge violacé - la palette de couleur s'étend du rose passé au bleu marine re-re-shampouiné - où il est interdit de pique-niquer mais pas de piquer des roupillons. Passé le jingle signalant l'appareillage,  l'espace sonore se remplit autour de moi. Dans les basses, le ronflement des moteurs. Dans les medium,  les hauts parleurs diffusent en boucle une musique nostalgique. Dans les aigüs,  les sabres de "pirate des caraïbes" et les voix nasillardes de la post-synchronisation, les couverts qui s'entrechoquent et les enfants qui chahutent.  Les passagers adultes sont silencieux, accablés par l'inaction après l'agitation qui l'a précédée, absorbés par la contemplation d'une fenêtre de mer d'huile.

J'écris ces lignes pour immortaliser le méga-Express dont le nom résume toute la poésie de la liaison Continent-Corse : MEGA : gros ventre métallique rempli de choses molles en vacances, EXPRESS : vite, vite, il faut en finir et déverser cette molle marchandise dans le port de Bastia, le temps de nettoyer les chiottes et de vider les sacs poubelles pleins de frites molles et froides et de cannettes de bière écrabouillées.

Derrière moi, des éclats de voix et une dispute pour la conquête de l'espace vital à deux mains d'en venir aux doigts. L'univers concentrationnaire  du navire avec ses 400 000 habitants au km2 peut-il justifier à lui seul une telle tension ?

Deux siestes plus tard sur mon canapé mauve. L'immeuble flottant est en vue d'un énorme cumulonimbus qui barre l'azur. Nul doute que la Corse elle-même soit enveloppée dans ce nuage massif. La mer est toujours d'huile, les mots sont toujours fléchés, la moquette s'est enrichie de nouvelles taches colorées, les combattants ont été séparés. L'arrivée en fanfare au port de Bastia s'accompagne d'un mécanisme plus radical  encore que celui déclenché par le remplissage.  Les cages d'escalier avalent leur bol alimentaire . On assiste à des scènes de panique et des remontées subites liées à des défauts de mémorisation. La dernière phase avant l'expulsion, celle de l'occlusion, est caractérisée par un compartimentage des familles dans des véhicules surchauffés et immobiles, privés d'énergie, d'air, d'eau et d'information (pour cause de cage de Faraday). L'ouverture des portes s'accompagne d'un démarrage compulsif des moteurs, d'une dramatique augmentation de la tension nerveuse et du taux de monoxyde de carbone. Le voyage se termine par une diarrhée géante de véhicules décorés d'un élégant autocollant jaune "Corsica Ferries 06" se répandant sur le sol de l'île de Beauté.

 

(*) Les théories de Langmuir (monocouche) et de Brunauer-Emett-Teller (multicouche) sur l'adsorption des gaz sur les solides sont probablement applicables avec quelques aménagements au remplissage des bateaux et en règle général de tout espace vide muni de siège , en l'absence de règle complexe d'attribution. Le temps de remplissage quant à lui, est contrôlé par la section de passage la plus petite (la cage d'escalier), mais c'est une autre histoire...

Publié dans : Voyages
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